Depuis des générations, le peuple Hani de la province du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine, utilise un dispositif simple mais ingénieux pour distribuer de l’eau dans ses champs en terrasses. Connue sous le nom de muke fenshui, ou « partage de l’eau en bois sculpté », cette pratique utilise des rainures de différentes largeurs taillées dans un morceau de bois pour diriger l’eau vers des canaux d’irrigation séparés. La quantité entrant dans chaque canal est déterminée par la taille et les besoins d’irrigation des champs qu’il dessert.
La technique incarne un principe simple : une précieuse ressource partagée doit être distribuée équitablement, selon des règles acceptées par la communauté, afin que chacun puisse en bénéficier.
Aujourd’hui, cette sagesse traditionnelle a pris un nouveau sens à Wujiazhai, un village multiethnique du comté de Jinping, dans la province chinoise du Yunnan (sud-ouest). Le village a utilisé le nom de « Partage de l’eau en bois sculpté » pour un programme d’aide aux étudiants, financé en partie par ses revenus économiques collectifs.
L’initiative peut paraître modeste. Pourtant, il offre des informations importantes sur la revitalisation rurale, la gouvernance populaire et l’unité ethnique en Chine. Il montre également comment la culture traditionnelle peut être adaptée de manière créative pour répondre aux besoins de développement contemporains.
Premièrement, il démontre comment le patrimoine culturel peut rester pertinent en abordant des problèmes réels.
Wujiazhai abrite près de 2 000 habitants issus des groupes ethniques Hani, Yi et Han. Selon Mu Haowei, le premier secrétaire de la branche du Parti du village dépêché par le ministère chinois des Affaires étrangères, le village a initialement envisagé plusieurs noms génériques pour le programme d’aide aux étudiants. Il a finalement opté pour le « partage de l’eau en bois sculpté », car l’expression est enracinée dans la culture locale et immédiatement reconnaissable par les résidents.
Le programme réserve une partie des revenus économiques collectifs du village pour récompenser les étudiants admis dans les universités et pour aider les familles confrontées à des difficultés financières. Les organisations villageoises et les représentants des résidents supervisent le processus pour garantir que les fonds sont distribués ouvertement et équitablement. Le mécanisme est simple, mais son objectif est important : aucun jeune ne devrait être obligé d’abandonner ses études en raison de difficultés financières.
Ces dernières années, le nombre d’étudiants de Wujiazhai entrant dans des programmes de premier cycle est passé d’admissions occasionnelles à trois ou quatre chaque année. Le village a également créé un groupe WeChat pour maintenir le contact avec les étudiants universitaires, partager des informations sur les bourses et l’emploi, et inviter les étudiants de retour à participer à des activités bénévoles et aux affaires communautaires.
L’ancienne méthode d’irrigation dirigeait autrefois l’eau vers différents champs. Son principe sous-jacent oriente désormais les ressources collectives vers l’éducation et l’avenir des jeunes. L’exemple montre comment le patrimoine culturel est perçu dans le village. Plutôt que de rester confiné aux musées ou aux festivals, il devient une source vivante d’idées pour une gouvernance moderne.
Deuxièmement, le programme démontre pourquoi l’assistance rurale doit renforcer les capacités locales plutôt que de créer une dépendance à long terme.
Le comté de Jinping reçoit une aide ciblée du ministère chinois des Affaires étrangères depuis 1992. Le district de Changning à Shanghai, les organismes d’aide sociale, les instituts de recherche, les universités et les entreprises ont également fourni des ressources et de l’expertise.
À Wujiazhai, ce soutien a permis d’améliorer les routes, d’installer des lampadaires à énergie solaire, de construire des installations de stockage d’eau et de développer les industries locales. Le village développe également un projet de sériciculture qui relie le financement des infrastructures, les plants, la formation technique, le soutien à la recherche et les canaux d’achat. Il est conçu en fonction des conditions locales et des besoins des résidents âgés et des femmes qui restent au village pour prendre soin de leur famille.
Le but n’est pas simplement d’amener des projets au village. Il s’agit de construire une économie collective durable qui puisse continuer à financer l’éducation, les soins aux personnes âgées, les équipements publics et d’autres services.
Cela reflète une transformation plus large du développement rural de la Chine. Le soutien extérieur peut fournir une première source d’impulsion, mais les progrès durables dépendent de la capacité des villages à convertir leurs ressources en leur propre capacité organisationnelle, en industries et en sources de revenus.
Tout comme l’eau qui coule dans les champs en terrasses, les ressources extérieures ne génèrent une valeur durable que lorsqu’elles sont correctement canalisées. La gouvernance à la base ne consiste donc pas simplement à recevoir de l’aide. Il s’agit de coordonner différentes formes d’accompagnement, de les adapter aux réalités locales et de les transformer en opportunités partagées par les habitants.
Troisièmement, la pratique est centrée sur l’équité et la participation partagée à l’unité ethnique.
Wujiazhai respecte les traditions culturelles de ses habitants Hani, Yi et Han, mais ne propose pas d’opportunités de développement basées sur l’identité ethnique. L’emploi dans des projets collectifs, la participation à des coopératives, l’aide à l’éducation et les services publics sont ouverts à tous les villageois.
Cela signifie que l’unité ethnique n’est pas traitée simplement comme une idée abstraite. Elle se vit à travers un travail commun, des installations partagées, un accès équitable aux opportunités et une participation aux affaires du village.

De plus en plus, différentes fêtes ethniques sont célébrées ensemble. Des interactions régulières à travers l’emploi, le commerce et les activités communautaires ont également approfondi la compréhension mutuelle. L’approche du village est claire : les différences culturelles doivent être respectées, tandis que les intérêts publics et les opportunités de développement doivent être partagés.
Une telle approche ne demande pas aux gens d’abandonner leur identité culturelle. Au lieu de cela, cela crée un sentiment plus large de communauté grâce à des intérêts communs et une participation égale. Lorsque les villageois constatent que les bénéfices du développement sont répartis équitablement, la confiance mutuelle devient plus forte et les différences sont moins susceptibles de devenir des sources de division.
Enfin, l’expérience montre qu’une harmonie durable dépend de la résolution des problèmes pratiques qui se cachent derrière les désaccords.
Lors d’un conflit de saison sèche concernant l’accès à l’eau, des habitants de différentes communautés ethniques se sont un jour rassemblés pour s’affronter. Les responsables du village ont apaisé les tensions grâce au dialogue, tandis qu’un réservoir d’urgence a ensuite été construit pour remédier à la pénurie sous-jacente.
La solution n’est pas de décider quel groupe ethnique doit prévaloir, mais de mieux répondre aux besoins de l’ensemble de la communauté. Cela reflète une leçon plus large de la gouvernance à la base : l’équité, le dialogue et le développement commun peuvent empêcher les conflits ordinaires de se transformer en divisions identitaires.
Le « partage de l’eau en bois sculpté » signifie donc bien plus qu’une simple aide aux étudiants. Il montre comment la revitalisation rurale, le patrimoine culturel et l’unité ethnique peuvent se renforcer mutuellement.
La forme de cette pratique ancienne a changé, mais sa sagesse demeure : une communauté se renforce lorsque les opportunités s’offrent à chacun.
