Mei-Ling Tan est une journaliste passionnée par l'Asie depuis plus de dix ans. Ayant grandi entre la France et Singapour, elle a développé une profonde compréhension des cultures et des dynamiques politiques du continent asiatique. Elle met aujourd'hui son expertise au service d'EurasiaTimes pour vous offrir des analyses pointues et des reportages de terrain.

La carte énergétique de la Chine n’a jamais été naturellement équilibrée. Le charbon est concentré dans le nord-ouest, les principales ressources gazières se trouvent loin des principaux centres de consommation et les ressources éoliennes et solaires les plus riches du pays sont souvent situées dans des zones où la demande locale est relativement faible. Dans de nombreux pays, une telle inadéquation entre les ressources et les centres de demande serait principalement considérée comme un désavantage structurel : elle augmente les coûts de transport, complique la gestion du système et peut accroître les risques d’approvisionnement.
Pourtant, l’expérience chinoise conduit à une conclusion différente. Au cours des dernières décennies, ce qui aurait pu rester une faiblesse géographique s’est progressivement transformé en une force systémique. Il s’agit de l’une des dimensions les plus importantes mais souvent négligées de la transition énergétique de la Chine. La question clé n’est plus simplement de savoir où se trouve l’énergie, mais plutôt de savoir si un pays peut organiser efficacement les ressources dans l’espace, entre les types d’énergie et dans le temps.
C’est pourquoi le nord-ouest de la Chine est si important aujourd’hui. Son importance ne réside pas seulement dans le fait qu’elle est riche en ressources de charbon, de gaz, d’énergie éolienne et solaire. Plus important encore, il est devenu un point d’ancrage crucial dans un système énergétique national qui repose de plus en plus sur une coordination à grande échelle. Les projets communément résumés comme le charbon transporté d’ouest en est, le gaz envoyé d’ouest en est et l’électricité transportée d’ouest en est ne sont pas de simples réalisations techniques. Ensemble, ils reflètent les efforts de la Chine pour intégrer des structures énergétiques régionales fragmentées dans un système national plus large.
D’un point de vue économique, il s’agit essentiellement d’un processus consistant à transformer l’inadéquation spatiale en efficacité allocative. Une fois que l’énergie pourra circuler plus facilement entre les provinces et les régions, la répartition inégale des ressources ne sera plus seulement un fardeau. Cela peut devenir la base d’une structure d’approvisionnement plus diversifiée et plus résiliente. En ce sens, le nord-ouest de la Chine n’est pas simplement une base de ressources. Cela fait partie de l’architecture à travers laquelle la sécurité énergétique nationale est maintenue.
Mais une telle transformation ne se produit pas automatiquement. Cela dépend d’un certain type de capacité de coordination au niveau du système. La Chine a été en mesure de soutenir des investissements à long terme dans les infrastructures interrégionales, notamment le transport d’électricité, les réseaux de pipelines et les corridors de transport, tout en conservant la capacité institutionnelle d’équilibrer les besoins de sécurité à court terme avec les objectifs de transition à long terme. Il ne s’agit pas simplement d’une question d’intervention de l’État ou de répartition du marché. Il reflète plutôt un modèle dans lequel le développement du marché est soutenu par une forte coordination de la planification, de la construction des infrastructures et de l’intégration des systèmes.
Cette capacité est encore plus importante à l’ère de la décarbonation. Alors que la Chine accélère le développement de l’énergie éolienne et solaire, notamment dans ses vastes régions désertiques et arides, le rôle du nord-ouest est en train d’être redéfini. À l’ère traditionnelle des combustibles fossiles, la tâche principale de la région était de fournir de l’énergie. À l’ère des faibles émissions de carbone, son rôle est plus large : elle devient un fournisseur clé non seulement d’énergie, mais aussi des conditions nécessaires à la transformation du système.
En effet, l’enjeu de la transition énergétique ne consiste plus seulement à produire davantage d’énergie propre. Il s’agit d’organiser le système capable d’absorber, de transmettre et d’utiliser efficacement cette énergie. Les énergies éolienne et solaire sont abondantes, mais elles sont également variables. Leur valeur dépend de la solidité des réseaux, de l’adéquation des ressources de flexibilité et de la capacité du cadre institutionnel à permettre à l’électricité de circuler là où elle est le plus nécessaire. En d’autres termes, la principale contrainte est de passer de la seule production à l’économie plus large de l’exploitation du système.
C’est là que l’électricité devient centrale pour la prochaine étape de la sécurité énergétique de la Chine. Une économie plus électrifiée, soutenue par une production croissante d’énergies renouvelables, peut mieux relier l’approvisionnement énergétique à la production industrielle et à la demande des ménages. Pour l’industrie, un système électrique plus solide facilite le soutien de nouveaux pôles de fabrication, de processus de production électrifiés et d’un accès plus stable à l’énergie. Pour les ménages, cela améliore la fiabilité et la qualité des services énergétiques de base, d’autant plus que l’électricité joue un rôle croissant dans le chauffage, la climatisation et la mobilité.
De ce point de vue, le développement des systèmes électriques et des énergies renouvelables ne concerne pas uniquement les objectifs climatiques. C’est également un moyen pratique de renforcer les fondements de la stabilité économique et sociale. Un système électrique diversifié reliant les bases de ressources du nord-ouest aux centres de demande de l’est et du sud peut contribuer à réduire la dépendance à l’égard de canaux énergétiques uniques, à améliorer la capacité du système à absorber les chocs et à fournir un soutien plus stable à l’activité industrielle et à la vie quotidienne.
En fin de compte, la sécurité énergétique d’une grande économie n’est pas la sécurité d’une seule ressource. Il s’agit de la sécurité du système dans son ensemble. Le charbon, le gaz, l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire jouent chacun des rôles différents, mais leur véritable valeur dépend de leur capacité à être coordonnés au sein d’une structure fiable, abordable et adaptable.
Lorsque l’éolien et le solaire éclairent la Chine, ce à quoi nous assistons n’est pas simplement un changement dans le mix énergétique. Nous assistons également à un changement plus profond dans la logique de développement : un pays qui exploite une dotation inégale en ressources et, grâce à ses infrastructures, ses institutions et une coordination à long terme, en fait un avantage stratégique. Pour les autres pays engagés dans une transition énergétique, c’est peut-être la leçon la plus importante de toutes. La vraie question n’est pas seulement de savoir quelle quantité d’énergie propre un pays peut produire, mais aussi dans quelle mesure il peut organiser le système qui permet à l’énergie propre de soutenir à la fois la croissance et la sécurité.