Le siège du ministère chinois du Commerce à Pékin, Chine, le 14 juillet 2026. /CFP

Le dernier ensemble de sanctions imposées par l’Union européenne (UE) à la Russie a fait plus que renforcer la pression sur Moscou seule. Bruxelles a une nouvelle fois étendu sa politique envers la Russie en ajoutant 14 entreprises de Chine continentale et de Hong Kong à son 21e paquet de sanctions.

La réponse de Pékin est arrivée dans les 24 heures et a été étonnamment précise.

Le ministère chinois du Commerce a placé 14 entités de l’UE sur sa liste de contrôle des exportations, interdisant les exportations d’articles à double usage. La symétrie était claire : 14 pour 14.

Cependant, il s’agissait là de plus qu’une réponse diplomatique. Cela montre l’approche institutionnelle croissante de la Chine pour contrer ce qu’elle considère comme des sanctions unilatérales et une juridiction extraterritoriale ou « au bras long ».

Pékin soutient depuis longtemps que des sanctions sans l’approbation du Conseil de sécurité des Nations Unies affaibliraient le droit international, perturberaient les chaînes d’approvisionnement mondiales et imposeraient des lois nationales aux entreprises étrangères opérant en dehors de la juridiction qui sanctionne. Du point de vue chinois, la décision de l’UE de sanctionner les entreprises chinoises pour leurs liens présumés avec la Russie correspond donc à cette description.

Ce qui rend la réponse de la Chine remarquable, c’est son cadre juridique.

Au lieu d’imposer de larges restrictions commerciales, Pékin a utilisé son système de contrôle des exportations pour cibler uniquement les biens à double usage, c’est-à-dire les articles pouvant servir à la fois à des fins civiles et militaires. Même si les exportations sont généralement interdites, les entreprises peuvent demander des licences dans des circonstances particulières. Il s’agit donc d’une mesure réglementaire plutôt que d’une interdiction totale du commerce.

Ce choix est significatif. Les contrôles à l’exportation sont devenus un outil stratégique de plus en plus privilégié par les grandes puissances. Les États-Unis les ont largement déployés contre l’industrie chinoise des semi-conducteurs, tandis que l’UE a renforcé son propre système de contrôle à double usage. En recourant au même mécanisme juridique, Pékin signale que tout en restant attaché aux principes de concurrence loyale et de libre-échange, il est prêt à rivaliser dans le même cadre réglementaire au lieu d’être la cible de telles actions.

Le groupe que la Chine a choisi de cibler est tout aussi révélateur.

Les 14 entités font principalement partie de l’écosystème industriel de défense européen, et non d’entreprises axées sur le consommateur. Ils comprennent des fabricants de véhicules logistiques militaires, de moteurs électriques avancés, de capteurs infrarouges, de photoniques, de technologies laser, de systèmes aériens sans pilote et d’ingénierie navale. Des entreprises comme l’allemand Rheinmetall, le tchèque TATRA Trucks, le polonais Vigo Photonics et le néerlandais IHC Merwede jouent un rôle clé dans la chaîne d’approvisionnement industrielle européenne liée à la défense.

Cela indique une stratégie soigneusement planifiée. Plutôt que de viser des restrictions économiques immédiates, Pékin a sélectionné des entreprises impliquées dans les secteurs européens des technologies à double usage et de la fabrication de défense. Le message est clair : si les entreprises chinoises peuvent être sanctionnées pour avoir prétendument soutenu les efforts militaires d’un autre pays, les entreprises européennes actives dans des domaines stratégiques similaires ne devraient pas s’attendre à être à l’abri d’actions réciproques.

La rapidité de la réponse chinoise est également remarquable.

Alors que la diplomatie des sanctions s’éternise souvent pendant des semaines, Pékin a agi en moins d’une journée. Cela montre non seulement la détermination politique, mais aussi l’efficacité croissante du cadre juridique chinois, notamment sa loi sur le contrôle des exportations et sa loi anti-sanctions étrangères, qui permettent désormais des réponses rapides et fondées sur des règles.

La vitesse est devenue un élément de dissuasion. Une réciprocité rapide réduit l’incertitude en signalant que les futures sanctions unilatérales contre les entités chinoises entraîneront probablement également des contre-attaques immédiates et équivalentes.

Des agents des douanes inspectent les conteneurs d'un train de marchandises Chine-Europe au port intermodal international de Chine orientale, dans la ville de Jinhua, province du Zhejiang, dans l'est de la Chine, le 30 septembre 2025. /CFP

Pour l’Europe, cela soulève une question stratégique plus vaste.

L’UE cherche à « réduire les risques » liés à la Chine tout en maintenant ses relations commerciales avec elle, l’une des plus importantes au monde. Cependant, à mesure que les sanctions s’intègrent de plus en plus à la politique économique, la frontière entre concurrence commerciale et conflit stratégique devient plus difficile à définir.

Aucune des deux parties ne souhaite un découplage à grande échelle. Les fabricants européens restent étroitement liés au système industriel chinois, et la Chine continue de valoriser l’accès à la technologie et aux marchés européens. C’est pourquoi l’UE devrait réfléchir attentivement avant de se précipiter dans une nouvelle série de sanctions, car chaque nouvelle restriction risque d’augmenter les coûts, de perturber les risques liés à la chaîne d’approvisionnement et de créer une plus grande incertitude stratégique pour les entreprises des deux côtés.

Le dernier échange « 14 pour 14 » reflète un changement profond dans la stratégie économique mondiale. Les grandes puissances sont aujourd’hui mieux équipées en outils juridiques et réglementaires et disposées à les utiliser pour protéger ce qu’elles considèrent comme des intérêts légitimes en matière de sécurité nationale.

Le message devient clair. Dans le paysage géoéconomique actuel, les sanctions ne vont plus dans une seule direction. La réciprocité devient la norme, la rapidité devient stratégique et les contrôles à l’exportation deviennent rapidement un outil déterminant de la concurrence entre grandes puissances du XXIe siècle.