Le sommet du G7 en France s’est terminé sans communiqué final. Pour la deuxième année consécutive dans l’histoire du groupe, les dirigeants des démocraties les plus riches du monde ne parviennent pas à s’entendre sur un langage de base. Il ne s’agit pas d’un problème de procédure ; c’est un acte de décès politique.
Le catalyseur immédiat est clair : les États-Unis s’attendent à ce que l’Europe soutienne leur campagne militaire contre l’Iran, et l’Europe refuse. La réalité la plus profonde est que l’alliance atlantique, vieille de plus de sept décennies, a atteint son point de rupture. Le G7 a longtemps été le symbole visible de l’unité occidentale. Si ce symbole s’effondre, la réalité structurelle sous-jacente s’est déjà effondrée, sous l’effet de trois profonds changements dans le pouvoir mondial.
Le premier changement est un déficit fondamental de légitimité. Lorsque les États-Unis ont lancé des frappes militaires contre l’Iran le 28 février, ils ont agi seuls, sans consulter leurs alliés de l’OTAN ni demander l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU. Les capitales européennes auraient été informées des grèves grâce aux informations diffusées à la télévision. Pour Washington, c’était comme d’habitude. Pour l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, ce fut un tournant. La vieille conception selon laquelle l’action militaire américaine servait en fin de compte les intérêts collectifs occidentaux est morte.
L’Europe considère toujours le programme nucléaire iranien comme une menace, mais les dirigeants européens n’acceptent plus l’hypothèse selon laquelle la politique américaine et les intérêts multilatéraux sont identiques. Les preuves sont opérationnelles : Berlin a bloqué les livraisons d’armes transitant par son territoire, Londres a refusé aux avions militaires américains l’accès à ses bases aériennes et Paris a rappelé son ambassadeur à Washington. Les États-Unis ne peuvent plus automatiquement convertir l’adhésion à une alliance en mobilisation militaire.
La deuxième fracture est économique, définie par un renversement complet de la transaction d’alliance traditionnelle. Historiquement, les États-Unis ont fourni des biens publics mondiaux, tels que des voies maritimes sécurisées et un commerce ouvert, et leurs alliés ont accepté le leadership américain en retour.
Aujourd’hui, les responsables européens considèrent la politique américaine comme un exportateur de coûts. La fermeture du détroit d’Ormuz à la suite des frappes américaines a fait monter les prix de l’énergie en Europe et détourné les ressources militaires occidentales de l’Ukraine. La demande actuelle de Washington n’est pas de maintenir un ordre partagé, mais de faire partager aux alliés le coût de son escalade.
Alors que les membres européens de l’OTAN dépensent désormais 380 milliards de dollars par an pour la défense, une forte augmentation depuis 2022, Washington continue d’exiger davantage. Ces frictions économiques ont dévasté la confiance du public. Une enquête du Conseil européen des relations étrangères, publiée le 10 juin, révèle que seuls 11 % des Européens considèrent les États-Unis comme un allié fiable, soit une baisse de 11 % par rapport à novembre 2024. La réponse de l’Europe est devenue explicite : elle paiera pour la défense collective, mais elle ne financera pas les conflits unilatéraux de Washington.

Le troisième changement, et le plus conséquent, est que l’autonomie stratégique européenne est passée d’un débat théorique à une réalité opérationnelle. Pendant des décennies, l’idée d’une capacité de défense européenne indépendante a été rejetée par Washington et résistée au sein de l’Europe. Des décisions récentes montrent que cette résistance s’est évaporée.
Le 12 juin, l’UE a activé son cadre militaire de coopération structurée permanente. Cinq jours plus tard, l’Allemagne et la Pologne signaient un nouvel accord de défense. Surtout, la Commission européenne a proposé un fonds de défense de 100 milliards d’euros qui exclut explicitement les pays non membres de l’UE.
Cette accélération a été déclenchée par une profonde prise de conscience concernant la fiabilité américaine. Suite aux tensions du début de l’année concernant le Groenland et le territoire danois, les dirigeants européens ont conclu que la solidarité de l’alliance sous l’actuelle administration américaine ne va que dans un sens. Washington s’attend à une loyauté totale mais n’offre aucune en retour, exigeant des troupes européennes pour l’Iran tout en remettant en question la garantie fondamentale de l’article 5 de l’OTAN.
L’impasse au sommet du G7 entraîne trois implications majeures pour l’ordre mondial en mutation. Premièrement, les États-Unis ne peuvent plus assumer le soutien européen à des actions militaires en dehors du territoire central de l’OTAN. Le conflit iranien a créé un précédent contraignant de refus européen.
De plus, le paysage mondial se décentralise rapidement. La paralysie du G7 accélère le mouvement vers des institutions multipolaires. Par exemple, les BRICS représentent désormais plus de 50 % de la population mondiale et 36 % du PIB mondial, tandis que le G7 est tombé à 10 % de la population et 30 % du PIB. Les lignes de tendance économique et démographique se sont officiellement franchies.
Enfin, la prochaine crise mondiale se heurtera à un Occident profondément fragmenté. Que ce soit en mer de Chine méridionale, au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est, Washington affrontera ses alliés qui exigent de véritables consultations avant de s’engager.
Le G7 n’est pas en train de mourir ; cela devient hors de propos. Un club qui ne peut pas publier de déclaration commune et qui représente une part de moins en moins importante de la production mondiale ne peut plus prétendre à un leadership mondial. Pour l’Europe, l’autonomie stratégique est désormais une question de survie. Pour les États-Unis, l’unilatéralisme a entraîné un coût mesurable en termes de capital d’alliance.
L’ordre de l’après-guerre froide est révolu. Ce qui le remplacera sera multipolaire, complexe et négocié question par question. Le G7 vient de signaler que cette transition se produit beaucoup plus rapidement que ne l’avait prévu Washington.
