Un panneau annonce le 48e Sommet et réunions connexes de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est à Lapu-Lapu, province de Cebu, Philippines, le 6 mai 2026. /CFP

Le 48e Sommet de l’ASEAN intervient à un moment d’incertitude mondiale croissante. Une reprise économique lente, des tensions géopolitiques persistantes et la fragmentation progressive du système international ont élevé cette réunion, qui se tient à Cebu City, aux Philippines, au-delà de la diplomatie de routine. Il s’agit en fait d’un test pour savoir si la coopération régionale peut évoluer d’un modèle axé sur l’efficacité vers un modèle ancré dans la sécurité et la résilience.

En tant que cinquième bloc économique mondial, l’ASEAN occupe une position centrale dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et les réseaux de coopération régionale. Ses choix stratégiques façonneront non seulement sa propre trajectoire, mais également la stabilité régionale et les attentes économiques mondiales.

La pression la plus immédiate provient des retombées de l’instabilité au Moyen-Orient, notamment sur les marchés de l’énergie. Bien que le conflit soit géographiquement éloigné, ses conséquences économiques sont amplifiées en Asie. La concentration du secteur manufacturier dans la région et sa forte dépendance à l’égard des importations d’énergie ont créé des vulnérabilités structurelles. Les fluctuations des prix de l’énergie se transmettent rapidement aux systèmes de production, affectant les coûts industriels, l’inflation et, à terme, la stabilité sociale. Ce qui commence comme un choc des prix peut rapidement dégénérer en un risque systémique plus large.

Les réponses d’urgence à court terme ne suffisent plus. L’ASEAN doit profiter du sommet pour forger une compréhension commune qui va au-delà de la stabilisation des marchés actuels. La tâche la plus urgente consiste à développer des mécanismes à long terme capables d’absorber les chocs extérieurs et de gérer les risques structurels. Cela nécessite non seulement une coordination politique, mais également un changement dans la logique sous-jacente de la coopération régionale.

À un niveau plus profond, le paradigme économique mondial lui-même est en train de se transformer. Pendant des décennies, la mondialisation a été motivée principalement par l’efficacité et l’optimisation des coûts. Aujourd’hui, ce modèle cède la place à une nouvelle phase de plus en plus définie par des considérations de sécurité.

Les routes énergétiques, les chaînes d’approvisionnement et les systèmes financiers ne sont plus traités comme des instruments de marché neutres mais comme des actifs stratégiques. En conséquence, le recours aux seules forces du marché ne suffit pas pour gérer l’incertitude croissante. La coopération régionale doit donc évoluer de la facilitation des échanges vers la sauvegarde de la stabilité systémique.

Les cadres dirigés par l’ASEAN sont désormais confrontés à un nouveau mandat historique. Les accords existants tels que l’ASEAN Plus Trois (le cadre de coopération comprenant les 10 États membres de l’ASEAN plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud) et le Partenariat économique régional global fournissent une base institutionnelle solide pour l’intégration régionale.

Cependant, ils étaient en grande partie conçus pour promouvoir la libéralisation et l’efficacité des échanges. Leur capacité à relever les défis émergents tels que la sécurité énergétique et la résilience des chaînes d’approvisionnement est limitée. La question clé de ce sommet est de savoir si l’ASEAN peut mener une transition de l’intégration de la chaîne d’approvisionnement vers des systèmes d’approvisionnement plus sûrs et plus résilients.

Dans cette transformation, la coopération entre l’ASEAN et la Chine sera centrale. La Chine considère depuis longtemps l’ASEAN comme une priorité dans sa diplomatie de voisinage, et les deux pays ont développé des liens économiques profonds et se renforçant mutuellement. Leur relation est de plus en plus définie non pas par l’échange de produits finis, mais par l’intégration des réseaux de production. L’ASEAN est en train de devenir une plate-forme manufacturière clé dans l’économie régionale, tandis que la Chine fournit des machines essentielles, des biens intermédiaires et des capacités industrielles.

Cette complémentarité structurelle constitue une base solide pour construire un cadre régional plus résilient. L’attractivité de l’ASEAN en tant que destination pour les investissements chinois reflète sa proximité géographique, sa diversité institutionnelle et son ancrage dans les réseaux commerciaux mondiaux. À mesure que le commerce et les investissements s’intensifient, les bases sont en train d’être jetées pour passer d’une connectivité de chaîne d’approvisionnement à une interdépendance axée sur la sécurité.

Le centre de distribution d'amidon de manioc de l'ASEAN de Zhengzhou, dans la zone économique de l'aéroport de Zhengzhou, dans la province du Henan, au centre de la Chine, le 28 mars 2026. /CFP

La nature même de la coopération évolue. Le modèle antérieur, centré sur la rentabilité et la délocalisation industrielle, cède la place à un modèle axé sur le partage des risques et la construction de systèmes. Cette transition peut être avancée selon quatre dimensions clés : la diversification de l’approvisionnement énergétique et l’expansion de la coopération en matière d’énergies renouvelables, le renforcement des réseaux de production intégrés, le développement du règlement en monnaie locale et du soutien régional aux liquidités, et l’amélioration de la connectivité des infrastructures pour soutenir un cycle économique régional plus résilient.

Au cœur de ce changement se trouve une redéfinition conceptuelle : la stabilité de la chaîne d’approvisionnement doit être traitée comme un bien public régional. Le système industriel complet de la Chine constitue une base pour un approvisionnement stable, tandis que l’emplacement stratégique de l’ASEAN la positionne comme une plaque tournante clé reliant les marchés régionaux et mondiaux. Grâce à des efforts coordonnés, la région peut passer d’une dépendance à l’égard de nœuds uniques à une structure basée sur un réseau plus résiliente.

Ce processus ne se déroule toutefois pas dans un vide géopolitique. La concurrence stratégique entre les grandes puissances continue de façonner l’environnement régional et pourrait limiter la coopération. Pourtant, l’histoire suggère que les crises servent souvent de catalyseurs à une intégration plus profonde. La crise financière asiatique, la crise financière mondiale et la pandémie de COVID-19 ont chacune conduit à des avancées significatives dans la coopération régionale. La combinaison actuelle des défis énergétiques et sécuritaires peut également ouvrir une fenêtre à l’innovation institutionnelle.

Dans ce paysage en évolution, le rôle de l’ASEAN est indispensable. En tant que plate-forme centrale de la coopération régionale, elle doit défendre un véritable multilatéralisme et défendre un système commercial ouvert et fondé sur des règles, tout en dirigeant les efforts visant à améliorer les cadres régionaux vers une plus grande résilience. En renforçant la coordination avec la Chine et d’autres partenaires, l’ASEAN peut renforcer sa capacité à gérer les risques tout en contribuant à un environnement mondial plus stable.

Le passage des chaînes d’approvisionnement à des chaînes d’approvisionnement sécurisées n’est pas seulement sémantique ; elle reflète une reconfiguration fondamentale de la logique de développement. Le 48e Sommet de l’ASEAN se situe à ce moment critique. La manière dont la région réagira déterminera si l’Asie de l’Est peut continuer à être l’une des régions les plus dynamiques et les plus prometteuses de l’économie mondiale.