Mei-Ling Tan est une journaliste passionnée par l'Asie depuis plus de dix ans. Ayant grandi entre la France et Singapour, elle a développé une profonde compréhension des cultures et des dynamiques politiques du continent asiatique. Elle met aujourd'hui son expertise au service d'EurasiaTimes pour vous offrir des analyses pointues et des reportages de terrain.

Le différend commercial entre le Canada et les États-Unis est entré dans une nouvelle phase mardi lorsqu’Ottawa a annoncé des tarifs de rétorsion sur 27,6 milliards de dollars canadiens d’importations américaines, correspondant aux derniers droits de Washington, dollar pour dollar et taux pour taux.
Cette décision fait suite aux tarifs américains allant jusqu’à 50 % sur 27,6 milliards de dollars canadiens de produits canadiens. Les mesures sont entrées en vigueur le 22 août et touchent environ 5 % des exportations du Canada vers son plus grand partenaire commercial.
Les droits de douane du Canada, annoncés le 25 août et entrant en vigueur le 8 septembre, imposeront des droits de 15, 25 et 50 % sur environ 700 produits américains, notamment l’acier, les produits laitiers, les appareils électroménagers, le matériel agricole, les pâtes et papiers et l’électronique.
Ottawa a également annoncé un programme de soutien de 7,5 milliards de dollars canadiens pour les entreprises et les travailleurs touchés, comprenant un soutien financier et des liquidités pour les petites et moyennes entreprises.
Cette escalade met à l’épreuve une relation commerciale bilatérale construite au fil des décennies sur des chaînes d’approvisionnement intégrées, des investissements transfrontaliers et un accès préférentiel aux marchés.
Jiang Wenran, président du Forum Canada-Chine sur l’énergie et l’environnement et conseiller de l’Institut pour la paix et la diplomatie, a déclaré à CGTN que l’impact économique immédiat pourrait être relativement contenu, car seulement environ 5 % des exportations canadiennes vers les États-Unis sont directement touchées.
Washington a invoqué l’article 338 du Tariff Act de 1930 pour les dernières mesures. Cette disposition rarement utilisée n’a pas été invoquée de cette manière depuis environ un siècle. Washington a également décidé de ne pas accorder d’exemptions dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain pour les marchandises concernées.
Pour le Canada, la plus grande préoccupation est de savoir ce que le différend signifie pour la prévisibilité d’une relation sur laquelle une grande partie de son économie industrielle a été construite.
Les entreprises s’appuient depuis longtemps sur des règles commerciales relativement stables pour prendre des décisions en matière d’investissement, de fabrication et de chaîne d’approvisionnement. Les modifications répétées des droits de douane et des exemptions rendent ces calculs plus difficiles et transforment l’incertitude elle-même en un coût économique.
La réponse d’Ottawa marque un changement dans le conflit. Le Canada ne se contente plus d’absorber les tarifs douaniers américains supplémentaires tout en cherchant un règlement négocié, mais impose ses propres mesures ciblées.
Le gouvernement canadien a déclaré qu’il avait suspendu les négociations commerciales après avoir conclu que les dernières propositions américaines n’étaient pas dans l’intérêt économique ou national du Canada. Le ministre des Finances François-Philippe Champagne a déclaré que la réponse du Canada serait à la hauteur des mesures américaines « dollar pour dollar, taux pour taux ».
Mais les représailles entraînent des coûts nationaux. Les tarifs douaniers sur les machines, équipements et produits intermédiaires américains peuvent augmenter les dépenses des entreprises canadiennes, certains coûts étant éventuellement répercutés sur les consommateurs. Le programme de soutien de 7,5 milliards de dollars canadiens reflète la reconnaissance par Ottawa du fait que les entreprises et les travailleurs pourraient faire face à des pressions croissantes si le conflit se poursuit.
Le secteur automobile pourrait être l’un des plus grands tests.
Les derniers tarifs américains de 50 % ne s’appliquent pas directement aux automobiles, qui restent soumises à un tarif distinct de 25 % introduit plus tôt cette année. Toutefois, les nouvelles mesures affectent les produits chimiques, les plastiques, l’électronique et d’autres produits utilisés tout au long de la chaîne d’approvisionnement automobile.
Les véhicules qui respectent les règles commerciales nord-américaines bénéficient d’une exemption pour leur contenu américain. Un véhicule typique fabriqué au Canada est donc confronté à un tarif effectif d’environ 12,5 % plutôt que de 25 %.
La profonde intégration de l’industrie signifie que l’impact ne peut pas facilement se limiter à un seul côté de la frontière. Les usines canadiennes et américaines font partie du même réseau de production, les véhicules et les composants traversant la frontière à plusieurs reprises au cours de la fabrication. Des coûts plus élevés au Canada peuvent donc se répercuter sur les usines d’assemblage, les fournisseurs, les concessionnaires et les consommateurs américains.
L’énergie présente une image différente.
Le pétrole, le gaz naturel et l’électricité canadiens ont été exclus des derniers tarifs américains. Jiang a décrit l’énergie comme un « noyau protégé » de la relation économique bilatérale, reflétant à quel point les États-Unis dépendent des approvisionnements canadiens.
Le Canada est le plus grand fournisseur étranger de pétrole brut des États-Unis, tandis que le gaz naturel et l’électricité transitent également par de vastes infrastructures transfrontalières. Remplacer ces fournitures à court terme serait beaucoup plus difficile que de changer de fournisseur pour de nombreux produits manufacturés.
Pourtant, la dépendance du Canada à l’égard du marché américain demeure une vulnérabilité de longue date. L’énergie est l’une des principales exportations du Canada, et la géographie et les infrastructures ont historiquement dirigé une grande partie de cette production vers le sud de la frontière.
Le différend est donc susceptible de rendre plus urgents les efforts du Canada pour diversifier ses relations commerciales.
Jiang pense que le processus a déjà pris un élan politique, mais a prévenu qu’il ressemblera « plus à un marathon qu’à un sprint ».
Les États-Unis resteront probablement le partenaire économique dominant du Canada dans un avenir prévisible. La géographie, les infrastructures et des décennies de production intégrée signifient que des industries allant de l’automobile et de l’agriculture à l’énergie et à l’industrie manufacturière ne peuvent pas simplement réorienter leurs exportations du jour au lendemain.
La diversification nécessite de nouvelles infrastructures, marchés, clients et chaînes d’approvisionnement. Il s’agit donc d’une stratégie à long terme plutôt que d’un substitut immédiat au marché américain.
La conséquence la plus importante du différend pourrait être son impact sur la confiance dans le système commercial nord-américain.
Le Canada et les États-Unis échangent chaque année des centaines de milliards de dollars en biens et services, et des millions d’emplois des deux côtés de la frontière sont liés directement ou indirectement au commerce bilatéral. Une incertitude prolongée en matière de droits de douane pourrait influencer les décisions d’investissement, même dans les secteurs qui ne sont pas directement visés par les mesures actuelles.
Les entreprises peuvent reporter leurs investissements, reconsidérer leurs décisions d’approvisionnement, augmenter leurs stocks ou rechercher d’autres fournisseurs pour se protéger contre de futurs changements de politique. Au fil du temps, ces ajustements peuvent remodeler les chaînes d’approvisionnement et les modèles commerciaux.
Les chaînes d’approvisionnement modernes dépendent non seulement de tarifs bas, mais également de règles prévisibles. Les entreprises peuvent s’adapter aux coûts connus, mais l’incertitude quant à savoir si les droits de douane, les exemptions ou les règles commerciales pourraient changer brusquement est plus difficile à gérer.
Les dommages économiques immédiats causés par les dernières mesures pourraient rester concentrés dans des secteurs sélectionnés. Mais plus la confrontation se prolonge, plus le risque qu’un différend tarifaire évolue vers une réévaluation plus large de l’une des relations commerciales bilatérales les plus intégrées au monde est grand.
Pour le Canada, le défi consiste à protéger ses industries tout en limitant les coûts pour les entreprises et les consommateurs et en renforçant une plus grande résilience à long terme.
Pour les deux pays, la question la plus profonde est de savoir si une relation commerciale fondée sur des décennies d’intégration peut continuer à fonctionner efficacement si la prévisibilité qui sous-tend cette intégration est de plus en plus mise en doute.
(Couverture via VCG)