Mei-Ling Tan est une journaliste passionnée par l'Asie depuis plus de dix ans. Ayant grandi entre la France et Singapour, elle a développé une profonde compréhension des cultures et des dynamiques politiques du continent asiatique. Elle met aujourd'hui son expertise au service d'EurasiaTimes pour vous offrir des analyses pointues et des reportages de terrain.

Une réouverture du détroit d’Ormuz serait un soulagement. Ce ne serait pas rassurant.
Ormuz n’est pas simplement une autre voie de navigation. Selon la fiche d’information 2026 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sur le détroit d’Ormuz, environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers par jour ont transité par le détroit en 2025, soit environ un quart du commerce pétrolier maritime mondial. Environ 80 % de ces flux étaient destinés à l’Asie. L’exposition au gaz est tout aussi frappante : un peu plus de 112 milliards de mètres cubes de GNL ont transité par Ormuz en 2025, soit près d’un cinquième du commerce mondial de GNL, et près de 90 % sont allés vers les marchés asiatiques.
Les alternatives sont limitées. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent d’une certaine capacité de pipeline pour contourner le détroit, mais l’AIE estime la capacité utilisable à seulement 3,5 à 5,5 millions de barils par jour. C’est significatif, mais ce n’est pas suffisant pour remplacer Ormuz. Ces chiffres expliquent pourquoi une menace contre Ormuz se propage si rapidement.
Les États-Unis ont annoncé jeudi avoir levé leur blocus maritime contre l’Iran, tandis que Téhéran a annoncé des mesures pour rouvrir le détroit d’Ormuz suite à la signature d’un protocole d’accord (MoU) entre les deux pays, marquant une étape significative vers l’apaisement des tensions régionales.
Les prix devraient se calmer avec la reprise du passage normal. Le brut et le GNL perdront une partie de leur prime de guerre. Les coûts de transport et d’assurance devraient diminuer. Les économies importatrices bénéficieront d’un peu de répit. Mais un détroit peut être déclaré ouvert avant que les entreprises ne le croient sûr. Les calendriers des pétroliers, les clauses d’assurance et les plans d’approvisionnement ne sont pas réinitialisés aussi rapidement que les prix à terme. Le déplacement de quelques marchandises n’est pas la même chose qu’un retour de la confiance.
Le conflit américano-iranien n’a pas non plus disparu. Les sanctions, les conflits nucléaires, l’influence régionale et la dissuasion militaire sont toujours là. Un mémorandum peut faire baisser la température. Il ne peut pas retirer le four. Les marchés le savent. La prochaine escalade, si elle se produit, pourrait être plus rapide que la précédente. Le risque géopolitique n’est plus quelque chose que les traders peuvent insérer dans une note de bas de page et qualifier d’événement extrême. Cela entre dans le calcul ordinaire du pétrole, du GNL, du transport maritime et de l’assurance.
Derrière cette leçon se cache un problème plus profond. Les points d’étranglement peuvent devenir des monnaies d’échange. Si le contrôle d’une voie navigable étroite peut faire évoluer les prix de l’énergie, augmenter les coûts d’assurance, perturber les anticipations d’inflation et déstabiliser les marchés financiers, alors la voie navigable n’est plus seulement une infrastructure. C’est un levier. Pendant des décennies, le commerce de l’énergie s’est construit autour d’un seul postulat : choisir la voie la moins chère et maintenir des stocks au plus bas. Le système a fonctionné tant que les routes restaient ouvertes et que la politique restait en dehors du contrat de transport. Ormuz montre à quel point cette hypothèse était fragile.
L’ajustement ne sera pas élégant. Les gouvernements détiendront plus de réserves que ne le souhaiteraient les comptables. Les entreprises paieront pour les itinéraires de secours qu’elles espèrent ne jamais utiliser. Les importateurs signeront des contrats qui ne seront pas les moins chers, mais plus sûrs. Certaines de ces mesures sembleront inefficaces. Cependant, l’inefficacité sous le vieux langage de la mondialisation se transforme en assurance sous le nouveau langage de la sécurité.
L’Asie mérite une attention particulière. La région est à la fois le centre manufacturier mondial et l’une des plus grandes régions importatrices d’énergie. Une perturbation d’Ormuz ne signifie pas seulement une facture pétrolière plus élevée. Cela peut augmenter les coûts des usines, comprimer les exportateurs, faire monter les prix des ménages et réduire la marge d’assouplissement monétaire. Pour l’Asie, le détroit n’est pas un problème lointain au Moyen-Orient. Cela fait partie de la carte de sécurité économique de la région.
La transition énergétique présente désormais également un avantage plus important. Les énergies renouvelables, le stockage, les réseaux et la coopération énergétique régionale ne sont pas seulement des politiques climatiques. Ce sont des moyens de réduire l’exposition à des endroits où l’énergie peut être retardée, augmentée ou politisée. L’objectif n’est pas d’échapper du jour au lendemain au commerce mondial de l’énergie. C’est impossible. L’objectif est de réduire le nombre de points où une crise peut prendre en otage toute une économie.
Ormuz pourrait rouvrir et la prime de guerre immédiate pourrait diminuer. C’est une bonne nouvelle. Mais le prix le plus élevé a déjà été payé : le monde a constaté avec quelle facilité un corridor de transport peut devenir un instrument politique. La prochaine phase de la sécurité énergétique ne portera pas uniquement sur un approvisionnement bon marché. Il s’agira d’une livraison fiable, diversifiée et difficile à militariser. Pour l’Asie en particulier, cette leçon ne doit pas être oubliée une fois que les prix du pétrole commenceront à baisser.