Le Premier ministre japonais Sanae Takaichi et son homologue vietnamien Le Minh Hung sont photographiés après leurs entretiens à Hanoï, au Vietnam, le 2 mai 2026. /CFP

Début mai, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi a effectué une visite de trois jours au Vietnam, au cours de laquelle elle a prononcé un discours liminaire décrivant une version « améliorée » de la stratégie dite libre et ouverte pour un Indo-Pacifique (FOIP). Enveloppée dans la rhétorique de « l’ouverture, de la diversité et de l’inclusion », cette nouvelle vision prétend promouvoir la « prospérité » et la « résilience », mais cache en substance une logique géopolitique d’exclusion et de confrontation qui n’est guère plus qu’une mutation de la pensée de la guerre froide au XXIe siècle.

L’ambition du Japon est sans équivoque : construire un « petit cercle » centré sur le Japon et fondé sur des valeurs dans la région Asie-Pacifique, visant à contenir les puissances régionales et à remodeler l’ordre régional.

Takaichi s’est longtemps présentée comme le successeur de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, et cette FOIP améliorée rend clairement hommage à son héritage. Il y a dix ans, Abe a introduit le concept FOIP, dont la logique fondamentale était de forger des alignements fondés sur des valeurs avec les États-Unis, l’Australie, l’Inde et les pays d’Asie du Sud-Est pour contrôler les principaux corridors maritimes et contrebalancer la montée des puissances régionales. Bien que présenté comme un « bien public », le FOIP était essentiellement une tentative du Japon d’élargir son espace diplomatique et de renforcer son influence régionale par le biais de manœuvres géopolitiques.

La version de Takaichi n’est pas un simple ajustement mais une escalade globale. Alors que le FOIP d’Abe se concentrait sur la sécurité maritime traditionnelle, la nouvelle itération s’étend à l’intelligence artificielle (IA), à la gouvernance des données, aux semi-conducteurs et aux chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques. Notamment, la priorité absolue identifiée dans les documents officiels est de « construire une infrastructure économique pour l’ère de l’IA et des données ». Cela souligne la tentative du Japon, dans un contexte de transformation numérique et de transition énergétique, de construire des coalitions exclusives fixant des règles qui excluent de fait certaines puissances régionales des chaînes de valeur clés.

Cette « mise à niveau » signale que le Japon ne se contente plus de rester un suiveur, mais cherche plutôt à prendre l’initiative en définissant les règles du jeu, faisant de la FOIP un instrument stratégique de confinement géopolitique.

Ce n’est pas une coïncidence si Takaichi a choisi le Vietnam comme première étape du FOIP actualisé. En tant que pays au poids géostratégique considérable en Asie du Sud-Est, le Vietnam est depuis longtemps une cible clé de la diplomatie régionale du Japon. Sa visite, marquée par une série d’initiatives de coopération, révèle une dimension nettement utilitaire et calculée de l’approche japonaise.

Premièrement, les incitations économiques en tant qu’outil de « consolidation des intérêts ». Le Japon a toujours cherché à positionner le Vietnam comme une alternative aux chaînes d’approvisionnement centrées sur la Chine. Cette fois, il s’appuie à nouveau sur des investissements à grande échelle dans les infrastructures, la transformation numérique et l’énergie verte pour rapprocher le Vietnam. Mais ces initiatives ne sont pas purement gagnant-gagnant. En promouvant les technologies dirigées par le Japon dans des domaines tels que le 5G Open RAN, les câbles sous-marins et l’enseignement de l’IA, le Japon intègre efficacement les « normes japonaises » dans l’infrastructure numérique du Vietnam, façonnant et contraignant ainsi sa trajectoire de développement future.

Deuxièmement, une sensibilisation idéologique ciblant les jeunes générations. Le discours de Takaichi à l’Université nationale du Vietnam à Hanoï s’adressait clairement à la future élite vietnamienne. En promouvant des valeurs apparemment universelles telles que la « liberté », la « démocratie » et « l’ouverture », le Japon cherche à instaurer son propre cadre normatif, diluant ainsi le sentiment d’un destin régional partagé enraciné dans des liens historiques et pratiques. Ce « piège des valeurs » constitue l’un des aspects les plus subtils et potentiellement les plus déstabilisants du programme FOIP.

Le Premier ministre japonais Sanae Takaichi prononce un discours sur la politique étrangère à l'Université nationale du Vietnam, à Hanoï, au Vietnam, le 2 mai 2026. /CFP

Troisièmement, la coopération en matière de sécurité comme moyen d’alignement stratégique. Grâce à son cadre d’assistance officielle à la sécurité, le Japon contourne efficacement les contraintes de sa constitution pacifiste pour fournir du matériel militaire directement à ses partenaires régionaux. Les projets visant à équiper des pays comme le Vietnam de systèmes de surveillance maritime et à renforcer leurs capacités de connaissance du domaine maritime, sous la bannière de la « liberté de navigation », risquent d’exacerber les tensions régionales et de les entraîner dans un alignement de sécurité dirigé par le Japon.

Dépouillé de son vernis rhétorique, le FOIP amélioré de Takaichi révèle une orientation stratégique troublante. Les tentatives visant à reproduire un cadre de type OTAN dans la région Asie-Pacifique vont à l’encontre de l’accent mis depuis longtemps par la région sur l’inclusion, la diversité et le développement coopératif.

Premièrement, il incarne une politique d’exclusion du « petit cercle » qui mine la centralité de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Même si le Japon déclare soutenir les mécanismes dirigés par l’ASEAN, dans la pratique, il marginalise de plus en plus l’ASEAN par le biais de groupements minilatéraux tels que le Quad et d’autres arrangements sélectifs. La notion de « prospérité partagée » qu’elle promeut repose en réalité sur l’exclusion des grandes puissances. Une véritable prospérité régionale doit être construite sur des cadres inclusifs tels que le Partenariat économique régional global, et non sur des blocs de chaînes d’approvisionnement motivés par des idéologies.

Deuxièmement, les mesures prises au nom de la « sécurité » génèrent en réalité une plus grande insécurité. L’érosion progressive par le Japon des contraintes d’après-guerre, couplée à l’augmentation des exportations d’armes, risque d’alimenter la concurrence régionale en matière d’armements et d’accroître les tensions. Pour les pays d’Asie du Sud-Est comme le Vietnam, la véritable sécurité réside dans un développement stable et des relations équilibrées entre grandes puissances, et non dans le fait de servir d’avant-poste pour des programmes militaires extérieurs.

Troisièmement, de telles manœuvres géopolitiques sont à la fois impopulaires et, en fin de compte, vouées à l’échec. Les pays de la région recherchent un partenariat égal et des opportunités de développement tangibles – pour ne pas être réduits à des pions dans une rivalité stratégique. En tentant d’échanger des « valeurs » contre l’alignement, le Japon sous-estime l’autonomie stratégique et le pragmatisme des États de la région. Persister dans une mentalité de guerre froide à somme nulle risque de pousser le Japon vers un isolement stratégique.

L’annonce de Takaichi au Vietnam représente un pari géopolitique audacieux mais risqué. Le Japon enveloppe ses instincts dépassés de la guerre froide dans une rhétorique raffinée – enrobant « l’arsenic » de la confrontation avec le « miel » des incitations économiques. Une telle approche, malgré son image de « libre et ouverte », n’apportera pas une paix ou une prospérité véritable à la région Asie-Pacifique. Les pays de la région doivent rester vigilants et voir clair dans ce discours. Ce n’est qu’en confrontant son histoire et en abandonnant la pensée conflictuelle que le Japon pourra trouver la place qui lui revient dans la région.