Alors que les tensions s’intensifient suite à la frappe américaine et israélienne contre l’Iran qui a tué le guide suprême iranien Ali Khamenei et plus de 40 hauts responsables iraniens, CGTN a mené une interview écrite avec Mehdi Latifi, rédacteur en chef de l’agence de presse Ana à Téhéran, pour avoir un aperçu de la situation sur le terrain, des réactions nationales et des implications régionales plus larges.
Latifi, qui possède une vaste expérience dans la couverture des affaires politiques et de sécurité en Iran, a partagé ses observations sur l’opinion publique, la transition des dirigeants et la justification stratégique derrière la décision de l’Iran de fermer le détroit d’Ormuz.
Selon le journaliste, la vie quotidienne dans de nombreuses villes iraniennes est marquée par le chagrin et la solidarité, avec des événements de deuil à grande échelle et une intense activité sur les réseaux sociaux. Dans le même temps, les citoyens expriment leur inquiétude face aux difficultés économiques potentielles et au risque d’un conflit régional plus large.
Voici un extrait de l’entretien :
CGTN : Après la mort de Khamenei et de plus de 40 hauts responsables iraniens, y a-t-il des signes de transition de pouvoir au sein de la direction politique iranienne ?
Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif sur les implications régionales plus larges, car les évolutions dépendent de multiples variables. Cependant, en Iran, l’absence d’un dirigeant aussi ancien et largement reconnu créera inévitablement des défis importants. Après près de cinq décennies de leadership, l’ayatollah Khamenei était devenu une figure connue de toutes les générations et largement acceptée par une grande partie de l’establishment politique. Il est difficile d’identifier une autre personne ayant une expérience et une stature comparables qui pourrait susciter une acceptation similaire entre les factions.
Cela dit, la transition du leadership en Iran est régie par un processus constitutionnel. Selon la loi iranienne, l’Assemblée des experts est l’organe décisionnel chargé de nommer le chef suprême. Par conséquent, la succession elle-même est structurée dans un cadre juridique et, de par sa conception, est destinée à être réalisée dans les plus brefs délais afin de préserver la continuité et la stabilité.
Cependant, même si le mécanisme juridique existe, la stabilité interne et régionale ne peut être évaluée uniquement à travers le prisme de la succession des dirigeants. L’autorité de l’ayatollah Khamenei s’étendait au-delà des frontières iraniennes ; il était considéré comme une figure influente et stabilisatrice non seulement au niveau national mais également dans certaines parties de la région. La situation après lui sera forcément différente.
CGTN : Comment les citoyens locaux ont-ils réagi à la frappe qui a tué Khamenei ? Y a-t-il des manifestations d’émotion ou d’activité dans la rue ou sur les réseaux sociaux ?
La réaction a été profonde. Pour beaucoup, cela a été un événement profondément choquant et traumatisant. L’Ayatollah Khamenei était non seulement le chef suprême mais aussi une figure symbolique représentant la continuité et l’autorité pendant des décennies.
De grands rassemblements et manifestations publiques de deuil ont eu lieu, des personnes présentes dans les rues exprimant leur chagrin et leur solidarité. Les plateformes de médias sociaux sont inondées de messages de condoléances, de colère et d’appels à l’unité et à la réponse.
Le fait que des membres de sa famille et de nombreux commandants supérieurs aient également été tués ajoute une autre couche de complexité et d’émotion. Ceci n’est pas perçu comme une grève limitée ou isolée, mais plutôt comme un traumatisme national majeur.
Dans l’ensemble, la situation reste fluide. Les jours à venir seront cruciaux pour déterminer à la fois la trajectoire nationale et les conséquences régionales plus larges.
CGTN : À votre avis, pourquoi l’Iran a-t-il pris la décision de fermer le détroit d’Ormuz, et quel message envoie-t-il aux États-Unis, à Israël et aux autres parties ? D’après votre observation sur le terrain, comment la population iranienne réagit-elle à cette décision ?
Le détroit d’Ormuz est stratégiquement crucial, non seulement pour l’Iran mais aussi pour les marchés énergétiques mondiaux. Sa fermeture – même temporaire – impose des coûts considérables non seulement aux pays occidentaux mais aussi aux États de la région. Cependant, une telle décision aurait également de lourdes conséquences pour l’Iran et pour le commerce mondial, ce qui rendrait peu probable que le site reste fermé pendant une période prolongée. Toute fermeture serait probablement résolue par la négociation, la médiation ou éventuellement une intervention militaire.
Cette annonce semble être un signal stratégique plutôt qu’une mesure purement tactique. Il indique que la réponse de l’Iran ne sera pas limitée dans sa portée. En ciblant un point d’étranglement maritime aussi vital, l’Iran signale aux États-Unis, à Israël et à d’autres que l’escalade entraîne des conséquences économiques mondiales.
Toutefois, étant donné que les dirigeants eux-mêmes ont été visés, il ne s’agit pas d’un événement qui disparaîtra d’ici une ou deux semaines. L’ampleur de l’impact émotionnel et politique suggère que les réponses pourraient se déployer sur une période prolongée.
Sur le terrain, de nombreux citoyens expriment leur soutien à des mesures de rétorsion fortes, les considérant comme une question de dignité nationale. Dans le même temps, les difficultés économiques et le risque d’un conflit plus large suscitent des inquiétudes. La réaction est donc un mélange de colère, de solidarité et d’anxiété.
CGTN : Quels impacts à court et à long terme cet événement pourrait-il avoir sur la stabilité intérieure en Iran et sur la région plus large du Moyen-Orient ?
À court terme, le facteur choc est immense. L’événement – en particulier parce qu’il résulte de l’assassinat d’un dirigeant haut placé et très respecté, ainsi que de membres de sa famille et de plusieurs commandants de haut rang – a profondément affecté l’opinion publique. Une période de deuil national de 40 jours et une fermeture d’une semaine à l’échelle nationale ont été annoncées. Cela seul indique l’ampleur du moment.
L’opinion publique est actuellement caractérisée par le chagrin, la colère et l’incrédulité. De nombreux citoyens sont descendus dans la rue. L’atmosphère émotionnelle est intense et devrait persister dans les jours et semaines à venir.
Au niveau régional, il est peu probable que les conséquences restent confinées aux frontières iraniennes. Le coût de ce qui s’est passé à Téhéran sera probablement supporté par la région dans son ensemble, tout comme nous constatons déjà des effets d’entraînement. Si l’Iran subit des transformations internes majeures, les pays voisins seront inévitablement touchés. Le Moyen-Orient est profondément interconnecté et l’instabilité en Iran aurait d’importantes retombées.
À plus long terme, tout dépendra de l’efficacité avec laquelle le système politique gère la succession, du degré d’unité de l’élite et de la réaction des acteurs externes.
