Le Premier ministre japonais Sanae Takaichi assiste à un dîner-réception offert par le président américain Donald Trump après leur rencontre à la Maison Blanche à Washington, DC, aux États-Unis, le 19 mars 2026. /CFP

La première visite officielle du Premier ministre japonais Sanae Takaichi aux États-Unis pour réaffirmer la « solidarité inébranlable » entre Tokyo et Washington intervient alors que le Japon utilise l’environnement régional pour justifier l’expansion de sa position militaire.

Depuis son entrée en fonction, Takaichi a adopté un ton étonnamment belliciste à l’égard de la Chine, décrivant fréquemment Pékin comme le principal défi à la sécurité nationale du Japon.

Dans une récente déclaration politique, elle a affirmé que son pays était confronté à l’environnement de sécurité le plus « grave et complexe » de l’après-guerre, citant la modernisation militaire et les activités régionales de la Chine. Une telle rhétorique est devenue un élément essentiel de ses efforts pour rallier un soutien politique en faveur de changements radicaux dans la politique de sécurité du Japon.

Takaichi continue de ressasser ce message conflictuel. S’exprimant à l’Académie de défense nationale du Japon, elle a déclaré que le Japon devait renforcer ses capacités de défense « sans exclure aucune option ». Ces remarques suggèrent l’intention de Tokyo d’aller au-delà d’une posture strictement défensive et aggravent les inquiétudes quant à son abandon progressif de sa posture pacifiste au profit d’une identité militaire plus affirmée – voire offensive.

La militarisation du Japon accélère cette dérive. Les réformes de défense de Tokyo, notamment l’augmentation des dépenses militaires à 2 % du PIB et le placement sous le parapluie nucléaire américain – l’engagement de Washington d’utiliser son arsenal nucléaire pour défendre ses alliés comme les membres de l’OTAN et le Japon contre les attaques nucléaires ou conventionnelles majeures – reflètent une expansion spectaculaire de ses ambitions en matière de sécurité.

Ces mesures marquent en outre une rupture claire avec l’engagement de longue date du Japon envers ses trois principes non nucléaires : ne pas posséder, ne pas produire et ne pas autoriser l’entrée d’armes nucléaires sur le territoire japonais ou dans ses eaux territoriales.

La semaine dernière, le ministre japonais de la Défense, Shinjiro Koizumi, a confirmé que Tokyo avait commencé à recevoir des missiles de frappe conjointe Tomahawk et norvégiens de fabrication américaine. L’acquisition de ces armes offensives constitue une escalade significative dans l’approche militaire du Japon. Alors que les gouvernements successifs ont interprété l’article 9 de la Constitution comme autorisant l’autodéfense, l’acquisition de capacités de frappe à longue portée constitue un changement évident vers un rôle militaire plus affirmé, repoussant les limites du cadre pacifiste du Japon.

Ces actions ont suscité l’indignation de la société civile japonaise et des dirigeants politiques de l’opposition, dont beaucoup considèrent les acquisitions de missiles comme une violation de l’article 9. La controverse illustre à quel point le Japon s’est éloigné de sa doctrine pacifique.

Tokyo présente cette ligne dure comme une réponse aux menaces régionales croissantes. Dans la pratique, ce récit est devenu un outil familier pour faire avancer l’expansion militaire et démanteler progressivement les contraintes de ses lignes directrices en matière de sécurité d’après-guerre.

Le Premier ministre japonais Sanae Takaichi visite le cimetière national d'Arlington en Virginie, aux États-Unis, et dépose une gerbe de fleurs sur le mémorial emblématique, la Tombe du Soldat inconnu, le 20 mars 2026. /CFP

Depuis qu’il est devenu Premier ministre, Takaichi a mis l’accent sur le rôle central de l’alliance américano-japonaise pour obtenir le soutien du président américain Donald Trump à son programme de sécurité controversé. Elle a manifesté à plusieurs reprises sa bonne volonté à son égard, se montrant très accommodante avec ses conditions, mettant en avant la coopération en matière de commerce, de dépenses de défense et l’alignement stratégique avec Washington.

Pourtant, cette ouverture ignore la caractéristique sous-jacente de la politique étrangère américaine. Pour Washington, les alliances sont rarement altruistes. L’administration Trump – et Washington de manière plus générale – ont tendance à traiter leurs partenaires sous l’angle de l’intérêt national et du pragmatisme transactionnel. La logique de « l’Amérique d’abord » est explicite : les alliances ne sont valorisées que si elles font progresser les objectifs américains.

Du point de vue américain, l’alliance Tokyo-Washington n’est pas une garantie de sécurité inconditionnelle mais un instrument de commodité géopolitique. Dans le cadre de la stratégie indo-pacifique américaine, le Japon fonctionne comme une pièce stratégique sur l’échiquier régional plutôt que comme un partenaire égal ou un allié fidèle – précieux pour contenir la Chine, mais pouvant être remplacé lorsque les intérêts américains exigent de la flexibilité.

De hauts responsables américains ont déjà précisé que la politique de Washington à l’égard de la Chine et du Japon ne serait pas motivée par un choix entre l’un ou l’autre. Récemment, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a souligné que les États-Unis avaient l’intention de maintenir à la fois des liens étroits avec Tokyo et un engagement constructif avec Pékin, qualifiant les tensions entre les deux pays de « préexistantes ».

Pour les décideurs japonais, cette déclaration devrait dissiper toute illusion selon laquelle les États-Unis pourraient être utilisés pour faire pression sur la Chine. Le rôle du Japon dans la stratégie américaine a été et restera par nature contingent, dicté par les intérêts américains plutôt que par les ambitions sécuritaires de Tokyo. Washington peut parfois chercher à contrebalancer l’influence de Pékin, mais il souhaite maintenir des relations diplomatiques et économiques étendues avec la Chine.

L’opinion publique du pays soutient cette approche, de nombreux Américains étant favorables à une coopération et à un engagement amicaux entre les deux plus grandes économies mondiales.

S’appuyer sur l’alliance américaine pour garantir l’affirmation militaire croissante du Japon est donc une stratégie risquée. Historiquement, les relations Washington-Tokyo se sont avérées transactionnelles. Washington a démontré qu’il donne la priorité à ses propres intérêts économiques et stratégiques. Les négociations commerciales, par exemple, ont vu le Japon accepter des droits de douane et s’engager dans de vastes programmes d’investissement aux États-Unis.

Même les services de renseignement américains ont signalé les remarques controversées de Takaichi sur Taiwan – selon lesquelles une éventualité à Taiwan constituerait une « crise existentielle » pour le Japon – comme un « changement significatif » de la part d’un dirigeant japonais en exercice.

En s’appuyant sur le soutien américain pour justifier son expansion militaire, le Japon risque d’échanger des décennies de retenue contre une promesse de sécurité qui pourrait ne jamais tenir. Coincée entre la demande de Trump de fournir des navires d’escorte dans le détroit d’Ormuz et l’opposition intérieure généralisée aux actions américano-israéliennes en Iran, la stratégie de Tokyo menacera ses propres principes pacifistes, brisera le consensus public et attisera les tensions régionales.

Et chaque fois que les priorités américaines changeront, la nation sera exposée, n’apportant ni sécurité ni stabilité.