Une section du projet d'interconnexion électrique de 500 kV Chine-Laos, préfecture autonome Dai de Xishuangbanna, province du Yunnan, sud-ouest de la Chine, 5 février 2026. /VCG

Lorsque le brut Brent a approché les 120 dollars le baril, les stations-service des Philippines ont suspendu leurs opérations et les dirigeants de l’ASEAN ont raccourci le calendrier du sommet pour donner la priorité à la coordination énergétique d’urgence. L’Asie du Sud-Est absorbe désormais les retombées d’un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres.

Pour l’ASEAN, la crise du Moyen-Orient n’est plus un sujet géopolitique lointain. La hausse des coûts du carburant, les perturbations logistiques, les pressions inflationnistes et les risques liés à la sécurité alimentaire se répercutent désormais sur les ménages, les usines et les systèmes de transport de la région.

Lors du 48e sommet de l’ASEAN à Cebu, aux Philippines, la crise du Moyen-Orient a dominé les débats. Les dirigeants ont averti qu’une forte dépendance à l’égard des importations d’énergie pourrait exposer l’Asie du Sud-Est à une pression économique soutenue, même si les tensions s’apaisent. Les États membres ont discuté de l’accélération de la coordination régionale des carburants, de la diversification des sources d’importation, de l’expansion de la mobilité électrique et du développement du réseau électrique de l’ASEAN (APG).

La pression est particulièrement visible aux Philippines, où environ 96 à 98 % de l’approvisionnement en pétrole provient du Moyen-Orient. Les récentes pénuries ont entraîné la fermeture temporaire de centaines de stations-service et ont suscité des inquiétudes quant à la stabilité du carburant d’aviation.

La crise remodèle également la réflexion politique. La sécurité énergétique devient une priorité tandis que les chocs géopolitiques encouragent indirectement davantage d’investissements dans les énergies renouvelables.

Lu Ruquan, président de l’Institut de recherche économique et technologique de la China National Petroleum Corporation, a déjà noté que la volatilité géopolitique croissante remodèle les modèles de commerce mondial de l’énergie et accélère la diversification des chaînes d’approvisionnement et des technologies énergétiques.

Ce changement est de plus en plus visible dans l’ensemble de l’ASEAN. L’Indonésie, la Thaïlande et le Vietnam ont élargi leurs plans d’investissement dans les véhicules électriques et les batteries afin de réduire l’exposition à la volatilité des prix des carburants. Le monde des affaires indonésien a également établi un lien entre une coopération renforcée en matière d’énergie propre et une stabilité des coûts à long terme.

L’APG gagne également en urgence. Auparavant ralenti par les contraintes financières et la fragmentation réglementaire, il est désormais de plus en plus considéré comme essentiel à la résilience régionale face aux chocs énergétiques externes.

Les ministres de l’ASEAN ont déclaré cette semaine que l’intégration énergétique régionale et les infrastructures transfrontalières seront essentielles au renforcement de la résilience.

La Chine joue un rôle de plus en plus visible dans cette transition.

Alors que les pays d’Asie du Sud-Est accélèrent le déploiement des énergies renouvelables, les entreprises chinoises augmentent leurs investissements dans l’énergie solaire, éolienne, les batteries et les véhicules électriques dans toute la région.

Un exemple est le projet éolien Kalayaan 2 de Goldwind aux Philippines. Le projet, doté de 17 turbines et d’une capacité de 100,8 MW, devrait générer environ 300 millions de kWh par an et alléger les contraintes énergétiques locales. Plus de 60 % de ses effectifs sont embauchés localement.

Les industries chinoises des véhicules électriques et des batteries se développent également rapidement dans l’ASEAN, soutenues par des incitations politiques et une demande régionale croissante pour une mobilité électrique abordable.

Un autre exemple est la nouvelle usine de fabrication de NEV du constructeur automobile chinois Chery, ouverte dans la province thaïlandaise de Rayong. Équipée de lignes de production de batteries et de systèmes de fabrication avancés, l’installation est conçue pour soutenir l’ambition de la Thaïlande de devenir un pôle régional de véhicules électriques tout en renforçant les chaînes d’approvisionnement locales.

Les analystes notent que les prix élevés du pétrole améliorent la compétitivité de la mobilité électrique, tandis que la pression budgétaire pousse les gouvernements à donner la priorité au développement des énergies renouvelables nationales plutôt qu’aux importations coûteuses de carburant.

Zhai Kun, professeur à l’École d’études internationales de l’Université de Pékin, a affirmé que la connectivité des infrastructures et l’interconnexion énergétique sont devenues des piliers centraux de la coopération Chine-ASEAN dans un contexte d’incertitude croissante.

Pourtant, la transition verte de l’ASEAN se heurte à d’importantes contraintes.

Les énergies renouvelables nécessitent un capital initial important alors que de nombreuses économies d’Asie du Sud-Est sont confrontées à un ralentissement de la croissance, à la volatilité des devises et à un fardeau de la dette croissant.

Certaines économies restent également fortement dépendantes des revenus des combustibles fossiles. Brunei, par exemple, continue de dépendre dans une large mesure des exportations de pétrole et de gaz pour ses revenus publics, ce qui rend une transition rapide plus complexe.

Les disparités régionales compliquent encore la situation. Singapour dispose d’une capacité de financement plus forte et de systèmes de réseau avancés, tandis que des pays comme le Laos et le Myanmar sont confrontés à des déficits d’infrastructures.

Il existe également un exercice d’équilibre géopolitique, alors que les États de l’ASEAN naviguent entre la coopération énergétique avec la Chine, les liens d’investissement avec les États-Unis et la concurrence plus large entre les grandes puissances.

Pourtant, malgré ces contraintes, la crise actuelle pourrait marquer un point d’inflexion.

Pendant des décennies, la transition énergétique en Asie du Sud-Est a été largement conçue en termes environnementaux. La crise du Moyen-Orient le recadre en termes économiques et stratégiques, où la sécurité énergétique, la résilience et la gestion des risques géopolitiques deviennent tout aussi centrales.

En ce sens, les chocs pétroliers passent de plus en plus du statut de crises temporaires à celui de catalyseurs structurels qui façonnent l’avenir énergétique de la région.