Le président américain Donald Trump a récemment déclaré lors d’une interview qu’il « envisageait fortement » de retirer les États-Unis de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qualifiant l’alliance de « tigre de papier » et déclarant que l’adhésion américaine était désormais « au-delà d’un réexamen ».
Faisant suite au refus des alliés européens de soutenir les actions militaires conjointes américano-israéliennes contre l’Iran, les remarques de Trump sont le signe le plus fort à ce jour que Washington ne considère plus l’Europe comme un partenaire militaire fiable. L’alliance transatlantique, fondement de la sécurité occidentale depuis près de huit décennies, est confrontée à une crise existentielle.
Mais l’OTAN est-elle vraiment au bord de l’effondrement, ou s’agit-il simplement d’une nouvelle politique de la corde raide en matière de transactions ? Et à quoi ressemblerait un monde sans l’OTAN dirigée par les États-Unis pour l’Europe, la Chine et le reste du monde ?
Les propos durs de Trump ne sont pas nouveaux. Depuis son premier mandat, il a accusé à plusieurs reprises les alliés européens de « profiter » de la puissance militaire américaine. Toutefois, la rupture actuelle est plus profonde que les querelles précédentes.
Selon les médias, les États-Unis ont demandé à leurs alliés européens d’envoyer des navires de guerre pour aider à rouvrir le détroit d’Ormuz et fournir un soutien plus large à leur campagne militaire contre l’Iran. Lorsque des pays comme le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont refusé, certains d’entre eux fermant même leur espace aérien aux vols militaires américains, la frustration de la Maison Blanche a éclaté. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio est allé jusqu’à qualifier l’OTAN de « voie à sens unique », suggérant que l’Amérique pourrait « réexaminer » son adhésion après avoir attaqué l’Iran.
Certains observateurs suggèrent que les menaces de Trump sont probablement une tactique de pression plutôt qu’une politique fixe – une tentative de forcer l’Europe à assumer une plus grande part du fardeau financier et militaire tout en restant alignée sur les objectifs stratégiques américains, notamment en ce qui concerne la crise ukrainienne.
Face à la perspective d’un abandon américain, l’Europe commence à s’agiter. Le plan de l’UE « ReArm Europe/Readiness 2030 » vise à mobiliser 800 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie. La France et le Royaume-Uni mènent des discussions sur un contingent militaire européen unifié. Certains analystes voient les signes d’un « réveil européen », une évolution vers la construction d’une autonomie de défense sans attendre Washington.

Mais l’écart entre ambition et réalité reste important. L’intégration européenne de la défense a longtemps été entravée par des structures de commandement fragmentées, des priorités nationales divergentes et une profonde réticence à céder la souveraineté militaire à Bruxelles. Un « Schengen militaire », autorisant des mouvements de troupes transfrontaliers rapides, reste embourbé dans des goulots d’étranglement bureaucratiques et infrastructurels. Et surtout, les industries européennes de défense dépendent toujours des technologies américaines et des terres rares chinoises, ce qui expose de profondes vulnérabilités stratégiques.
L’un des échecs les plus révélateurs de l’OTAN a été sa tentative d’utiliser le soi-disant défi chinois comme ciment unificateur. Depuis le sommet de Londres de 2019, l’OTAN n’a cessé d’intensifier sa rhétorique contre Pékin, culminant avec le Concept stratégique de 2022 qualifiant la Chine de « défi systémique ». La logique était simple : une menace externe masquerait les fissures internes. En réalité, c’est le contraire qui s’est produit.
L’accent mis par l’alliance sur la Chine n’a fait que révéler plus clairement ses fractures. Les membres européens entretiennent des liens économiques étroits avec la Chine : le commerce bilatéral a atteint 749,3 milliards de dollars entre janvier et novembre 2025. On estime également que les industries européennes de défense dépendent des intrants intermédiaires chinois pour près de 10 % de leurs besoins. Une position anti-Chine n’apporte que des obstacles au développement personnel de l’UE. La volonté de Washington de « découpler » l’Europe du commerce chinois tout en provoquant Pékin menace non seulement la prospérité européenne mais aussi sa souveraineté stratégique.
Que Trump mette ou non ses menaces à exécution – et les obstacles juridiques sont importants – la trajectoire est claire. Les États-Unis réorientent leur orientation stratégique vers l’Asie-Pacifique et la « concurrence » avec la Chine, laissant l’Europe se débrouiller davantage pour elle-même.
Pour la Chine, ce paysage changeant présente à la fois des défis et des opportunités. D’un côté, un retrait des États-Unis des engagements européens en matière de sécurité pourrait libérer des ressources militaires américaines pour la région Asie-Pacifique, intensifiant ainsi la pression sur Pékin. De l’autre, une Europe plus autonome, moins soumise aux diktats stratégiques de Washington, pourrait devenir un partenaire mondial plus équilibré.
L’OTAN a survécu pendant 76 ans. Mais aujourd’hui, l’alliance est déchirée par ses propres contradictions internes marquées par des perceptions divergentes des menaces, une crise du partage des charges et une érosion constante de l’engagement américain. La moquerie du « tigre de papier » de Trump est peut-être dure, mais elle reflète une vérité plus profonde : une alliance qui n’existe qu’en termes transactionnels, où l’engagement est conditionné à un retour sur investissement immédiat, n’est pas du tout une alliance.
L’Europe est désormais confrontée à un choix historique. Elle peut continuer à plaider pour la protection américaine, en espérant que l’Amérique rétablira l’ancien accord. Ou bien elle peut enfin adopter une véritable autonomie stratégique en construisant ses propres capacités de défense, en intégrant ses forces fragmentées et en forgeant une politique étrangère qui sert les intérêts européens et non américains. La fenêtre permettant ce choix ne restera peut-être pas ouverte éternellement. Et dans un monde qui évolue rapidement vers la multipolarité, l’alliance transatlantique telle que nous l’avons connue vit peut-être déjà du temps emprunté.
