Le Brexit rebat les cartes pour la communauté des oligarques russes en Europe de l’Ouest

Le Brexit rebat les cartes pour la communauté des oligarques russes en Europe de l’Ouest

C’est sans doute l’une des conséquences les plus inattendues du Brexit. Mais aussi l’une des plus sensibles. Longtemps perçue comme un havre de paix, d’opacité financière et de sécurité par les oligarques d’Europe de l’Est, Londres semble petit à petit délaissée par certains d’entre eux. Si Monaco et la Suisse sont désormais logiquement privilégiés, la France bénéficie aussi d’un regain d’intérêt. Une rupture depuis la chute de l’URSS, alors que les oligarques avaient l’habitude de mener leurs affaires en Grande-Bretagne et de passer leurs vacances en France, bénéficiant des atouts naturels de la Côte d’Azur.

Sous la pression de l’opinion et d’une partie du camp travailliste, la Grande-Bretagne, longtemps peu regardante sur l’origine de certaines grandes fortunes de l’Est, a dû se doter d’un cadre juridique et réglementaire beaucoup plus volontariste. La cause ? Un rapport parlementaire, rendu public en juillet en 2020 par la Commission du Renseignement, s’inquiétant de l’influence russe dans certains scrutins électoraux en Grande-Bretagne. Ce document, qui a fait beaucoup de bruit dans le pays aux lendemains des votes du Brexit et du référendum sur l’indépendance écossaise, souligne notamment l’influence insidieuse de certains oligarques, dont les liens interpersonnels avec les milieux politiques britanniques relèvent désormais de la sécurité nationale.

Des brèches dans le règne de l’opacité financière britannique

Londres avait en effet tout pour plaire. Un cadre fiscal ultra-avantageux, une proximité avec les Iles Vierges britanniques et des universités extrêmement prestigieuses. A côté, Paris et sa fiscalité coercitive, a longtemps fait pâle figure. Mais, depuis 4 ans, Londongrad s’inquiète des coups portés contre les privilèges dont bénéficiaient les grandes fortunes russes. En 2017, le Criminal Finance Act a instauré l’Unexplained Wealth Order, un mécanisme qui permet d’exiger d’un individu qu’il détaille l’origine de sa fortune. Une première brèche portée à l’opacité financière, très rassurante pour les grandes fortunes d’Europe de l’Est. Un an plus tard, la réforme du statut des résidents non domiciliés, soumettant désormais à l’impôt une partie des revenus offshore des oligarques, a confirmé que Londres s’apprêtait à siffler bientôt la fin de la récréation.

Si le régime fiscal reste très favorable, notamment par rapport à la France, un premier effet de vase communicant se dessine, certains oligarques ayant d’ores et déjà transféré une partie de leurs actifs à Monaco ou en Suisse, deux destinations traditionnelles des grandes fortunes. Mais certains experts du milieu nuancent. « Londres reste le marché le plus liquide. Le régime fiscal y est très avantageux, le système judiciaire ouvert, les universités sont bonnes et la langue compte beaucoup. Il faudrait que les choses se dégradent très sérieusement pour que cela change. Il n’y a pas d’équivalent en Europe », expliquait Oliver Bullough aux Échos en février 2019. Pas tout à fait la fin de partie pour Londongrad, donc. Mais un lent durcissement réglementaire qui pourrait, petit à petit, rebuter certains des oligarques les plus soucieux de protéger l’origine de leur fortune.

Criminels financiers présumés : l’inattendu eldorado parisien

Dans ce contexte troublé, Paris pourrait devenir à son tour une destination privilégiée. Certes pas pour son régime fiscal favorable. Mais pour son cadre juridique relativement permissif avec le droit d’asile et complaisant avec les fraudeurs. Un atout pour certaines personnalités en délicatesse avec la justice de leur pays. Moukthar Abliazov est sans doute le plus médiatique d’entre eux. L’ancien président du conseil d’administration de BTA, la troisième banque du Kazakhstan, a longtemps été l’une des plus grandes fortunes de son pays, avant de le fuir avec, selon l’institution financière, plus de 6 milliards d’euros détournés. Depuis douze ans, Moukthar Abliazov fait l’objet d’enquêtes approfondies, d’accusations et, parfois, de mises en examen, de la part de tous les pays où il s’installe.

Après Kiev, Moscou, Londres et Paris, c’est désormais au tour de New-York d’ordonner un procès contre lui et Ilyas Khrapunov, l’un de ses anciens associés, pour des faits supposés de vol et blanchiment de centaines de millions de dollars. En Grande-Bretagne, la Haute-Cour de Londres avait fait geler ses actifs et l’avait condamné à payer 4,6 milliards d’euros, avant que la Cour suprême, soit la plus haute instance du pays, ne confirme sa condamnation à 22 mois de prison pour outrage à la Cour, celui-ci n’ayant pas exécuté les précédentes décisions de justice. En France, où il s’est réfugié, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) lui a accordé le statut de réfugié politique en septembre 2020. Il est, dans le même temps, poursuivi dans l’Hexagone pour crime économique, ayant écopé le 7 octobre dernier d’une mise en examen pour « abus de confiance aggravé » et « blanchiment d’abus de confiance aggravé ». Un double-statut d’accusé-protégé peu commun. Plusieurs pays, dont la Russie et l’Ukraine réclament aujourd’hui son extradition. La France fait, pour le moment, la sourde oreille.

Plus que son régime fiscal, c’est aussi une certaine souplesse quant à l’octroi de la nationalité française (à certaines catégories d’individus fortunés) et cette complaisance vis-à-vis des fraudeurs qui a attiré Sergueï Pougatchev. Il vit aujourd’hui à Nice et bénéficie, depuis 2009, de la double nationalité. Pour l’un des plus farouches opposants à Poutine, poursuivi dans son pays d’origine, l’expérience londonienne s’est aussi mal terminée. Intervenue dans la saga judiciaire qui l’oppose au Kremlin, la Haute-Cour de justice du Royaume-Uni établit qu’il a eu l’intention de tromper et de frauder ses créanciers en octobre 2017. Nouvelle défaite en juin 2020, après qu’une cour d’arbitrage international se déclare incompétente pour juger une réclamation de 12 milliards de dollars à l’État russe, pour de prétendues expropriations. C’est aujourd’hui depuis l’Hexagone qu’il poursuit son combat judiciaire. En tant que Français, il bénéficie de la protection de la justice française, de sa clémence vis-à-vis des fraudeurs et ne devrait plus craindre aucune extradition, même s’il est toujours officiellement recherché par Interpol.

Face à une justice britannique de plus en plus ferme, Paris, toujours particulièrement sensible à l’exil politique, pourrait-elle devenir un nouveau Londongrad ?

 

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