En Asie, les embryons d’une nouvelle classe politique ?

En Asie, les embryons d’une nouvelle classe politique ?

Comme l’Europe avant elle, l’Asie aussi fait l’expérience de l’émergence d’une classe politique nouvelle. Attachés aux libertés individuelles et économiques et rompant parfois avec des traditions de domination bien ancrées, ces nouveaux venus tentent, à leur échelle, de transformer les systèmes politiques de l’intérieur. Marquée par des héritages historiques issus de l’Union soviétique, de la colonisation ou de régimes autoritaires très militarisés, l’Asie n’est pas réductible à un seul et même espace politique homogène. Pour autant, une tendance, encore embryonnaire, semble se dessiner.

Les troubles politiques : facteurs d’émergence d’une nouvelle génération politique

Les troubles politiques qu’ont connus les pays asiatiques dans les dernières années ont souvent accéléré le destin de ces nouveaux venus. Souvent plus jeunes, ils ont été rapidement propulsés sur la scène politique de leur pays. C’est ainsi le cas de l’actuel président de l’Assemblée nationale arménienne Ararat Mirozyan, âgé de seulement 40 ans. Le parti qu’il a contribué à créer en 2013, Civil Contract, fut l’un des acteurs majeurs de la révolution pacifiste qui a permis la démission de l’ancien Président Serge Sarkissian. À l’origine de rassemblements gigantesques contre la réforme constitutionnelle accordant au Premier ministre le réel détenteur du pouvoir exécutif et réduisant le Président élu à un simple rôle protocolaire, auxquels se sont ajoutés des mobilisations contre la pauvreté grandissante et la corruption, ce parti s’est imposé comme une force politique nouvelle, moderne et libérale. Ararat Mirozyan fut l’un des piliers de cette révolution de velours et est très vite apparu comme un acteur central du nouveau paysage politique arménien. Ces néo-politiciens sont aussi parfois les vecteurs d’un renouvellement diplomatique. Ils s’attachent ainsi à promouvoir l’image de leur pays à l’international et à apaiser les relations infrarégionales. Un enjeu d’autant plus important que l’espace de la mer Caspienne est « le reflet d’un entrelacement d’enjeux économiques et politiques aussi discrets que souverains ». Ararat Mirozyan entretient, par exemple, des relations de travail fructueuses grâce au dialogue inter-parlementaire avec une autre personnalité politique régionale, Dariga Nazarbaïeva, Présidente du sénat du Kazakhstan et figure atypique dans un pays où le pouvoir politique reste très largement l’apanage des hommes. Elle a fortement contribué au rapprochement entre les deux pays, notamment dans le cadre du 20e anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques kazakhe-arménienne. Dariga Nazarbaïeva s’attache en effet tout particulièrement à développer des connexions interétatiques saines dans une région où les tensions demeurent persistantes, mais aussi à prévenir les conflits à l’échelle eurasiatique. « Si vous regardez la géographie des grands conflits mondiaux de ces dernières années, vous constatez qu’ils se concentrent tous en Eurasie : guerre commerciale, sanctions économiques, conflits militaires, contrôles des arsenaux nucléaires… » a-t-elle ainsi affirmé lors de son discours introductif au 5ème forum Astana Club de novembre dernier, réunissant des diplomates et experts en géopolitique.

À l’autre bout de l’Asie, À Hong-Kong, les troubles politiques qui agitent une large partie de la jeunesse depuis juin dernier donnent aussi naissance à de nouvelles personnalités politiques. Eddie Chu, 42 ans, journaliste déjà connu pour son engagement environnemental, tient sa renommée de sa mobilisation contre la loi d’extradition vers la Chine continentale. En Occident, il apparaît comme l’une des figures de proue de l’opposition. Récemment menacé de mort par un autre député hongkongais, proche du régime chinois, l’ancien journaliste jouit d’une popularité et d’une audience croissantes parmi les manifestants. Une personnalité proche de celle de Claudia Mo, elle aussi ancienne journaliste, députée du Conseil législatif de Hong Kong, dont l’engagement prodémocratie la met en première ligne de la mobilisation contre le régime chinois. La société civile a acculturé de nombreuses personnalités à la pratique politique, notamment les femmes. Wang Yu, avocate d’affaires devenue militante des droits humains, a ainsi été arrêtée par le gouvernement chinois en juillet 2015, suscitant l’indignation d’Amnesty International. Asma Jahangir, avocate et figure associative majeure au Pakistan, a été récompensée du Right Livelihood Award en 2014.

Quand l’hérédité est un vecteur de renouvellement

Sur le continent asiatique, et notamment en Asie du Sud-est, l’hérédité permet l’émergence de nouveaux acteurs politiques, souvent féminins. « L’importance des “familles politiques” est une caractéristique connue des régimes de l’Asie du Sud. Le rôle de l’hérédité dans ce domaine y serait d’autant plus remarquable que le phénomène fait la part belle aux femmes dans les contextes qui leur sont autrement peu favorables » analyse la politiste Virginie Dutoya. Mais la famille n’est pas le seul facteur explicatif dans cette région, « les femmes sont bien plus impliquées dans le commerce et la société civile qu’ailleurs en Asie. Elles dirigent des ONG, des syndicats, des mouvements politiques » explique ainsi Giles Ji Ungpakorn, chercheur en sciences politiques. Loin de suivre une politique identique à leurs pères, elles s’engagent parfois dans des voies résolument différentes et plus ouvertes, sans pour autant briser les traditions familiales.

L’ancienne Première ministre thaïlandaise Yingluck Shinawatra est ainsi « une construction de son frère » comme l’explique Giles Ji Ungpakorn. En conflit ouvert avec les milieux les plus conservateurs du pays, notamment les magistrats et l’armée, elle jouit, malgré sa fuite du pays en août 2014, d’une popularité toujours très haute auprès des populations rurales les plus pauvres. L’héritage familial est, en effet, bien souvent, le facteur d’un accès aux plus hautes fonctions de l’État. Park Guen-hye, par exemple, à la tête de la Corée du Sud depuis février 2013 est la fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee. Au Bangladesh, c’est Sheikh Wajed, fille de l’ancien premier ministre assassiné lors du coup d’État de 1975, qui tient les rênes du pays depuis 10 ans.

Une modernité teintée de pragmatisme

Même pour les candidats affichant une ligne politique résolument libérale et tournée vers les droits humains, il est délicat de bouleverser des traditions en place. Joko Widodo, le très moderne président indonésien, en a fait les frais. Souvent décrit comme « l’Obama indonésien », tant les ressemblances idéologiques et physiques sont frappantes, Joko Widodo a dû composer avec les pouvoirs en place et surtout, « l’opposition combinée des trois institutions les plus corrompues du pays, le Parlement, la justice et la police », selon Rémy Madinier, chercheur au CNRS. Sur le sujet épineux des droits humains et de la tolérance religieuse dans le pays, thématique hautement épineuse et l’un de ses principaux axes programmatiques, son bilan est mitigé. Il a par exemple échoué à faire cesser la répression sanglante en Papouasie occidentale. Par pragmatisme, et malgré ses appels récurrents à la tolérance religieuse, il a désigné comme vice-président un vieux conservateur, « issu de l’organisation musulmane traditionaliste Nahdlaul Ulama (Renaissance des oulémas) ».

 

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