La diplomatie parallèle de la Russie en Europe

La diplomatie parallèle de la Russie en Europe

La campagne russe d’appui aérien aux forces du régime de Bachar el-Assad, en Syrie, est « clairement disproportionnée ». Voici tout le soutien diplomatique que les rebelles et centaines de milliers de civils, pris au piège dans la ville d’Alep bombardée, recevront de la part de l’Union européenne. L’incapacité des 28 ministres des affaires étrangères de l’Union européenne à prononcer de plus amples sanctions contre l’intervention russe au Moyen-Orient révèle les profondes divisions dont souffre l’UE. En cause, le refus de plusieurs Etats membres, à l’instar de la Grèce, de Chypre, de la Hongrie ou encore de l’Italie, de se prononcer contre la Russie. Le point commun de ce front pro-Poutine ? Tous ces pays européens sont, à des degrés divers, engagés dans un certain nombre de partenariats avec la Russie, qui les utilise comme levier afin de peser sur les politiques européennes – et notamment sur les sanctions à son encontre, pour lesquelles l’UE doit se prononcer à l’unanimité de ses Etats membres. Diviser pour mieux régner, en somme.

La Grèce, cheval de Troie russe en Europe ?

Est-ce une conséquence du désamour réciproque entre la Grèce et l’UE ? Depuis la victoire de Syriza, la Grèce semble développer un tropisme russe, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il embarrasse ses partenaires européens. Dès 2015, le gouvernement d’Alexis Tsipras s’est ingénié à contrecarrer les plans européens en matière de sanctions contre la Russie. « Nous sommes contre l’embargo imposé à la Russie », a ainsi affirmé le ministre grec de l’Energie, Panagiotis Lafazanis, en janvier 2015. Une russophilie que d’aucuns attribuent aux connivences entre l’extrême-gauche grecque et le passé soviétique de la Russie, mais qui, à l’heure où la péninsule vit sous le joug des mesures d’austérité imposées par la Troïka, se traduit par un rapprochement dans les mots et dans les faits. Les proches de Vladimir Poutine ne se sont pas privés de proposer l’aide financière de la Russie si la Grèce venait à quitter la zone euro. Plus récemment, le président français, François Hollande, s’est officiellement ému de ce qu’Alexis Tsipras ait demandé à son homologue russe s’il était possible que la Grèce imprime ses drachmes dans son pays, dans l’éventualité où ce dernier était bouté hors de l’eurozone.

Dernier exemple en date de l’interventionnisme de la Russie en Europe, la signature, en juin 2016, d’un accord concernant la construction d’un gazoduc russe en Grèce. Capable de livrer 47 milliards de mètres cubes de gaz aux clients européens, ce gigantesque chantier, qui devrait être livré d’ici 2019, s’élèvera à deux milliards d’euros. Un investissement financé à parts égales par la Russie et la Grèce – à un détail près : la Grèce empruntera l’intégralité des 50% de la construction à sa charge auprès de la banque russe Vnesheconombank. Du côté de Bruxelles, pour qui ce rapprochement greco-russe représente un camouflet, c’est la stupeur et l’inquiétude. La stupeur, car la Grèce n’a pas jugé utile de consulter ses partenaires européens avant de signer le protocole d’entente avec la Russie. L’inquiétude, car l’engagement du gouvernement d’Alexis Tsipras contrevient à la stratégie européenne et américaine de sanctions, décidées à l’encontre de la Russie, en réponse à la crise ukrainienne. Le président du Parlement européen, Martin Schulz, a ainsi demandé à la Grèce de « ne pas mécontenter ses partenaires européens », l’UE devant « faire preuve de cohérence face à la Russie, en parlant d’une seule voix ». Un vœu pieux, qui ne risque pas d’émouvoir à Moscou. Qui n’empêche en rien, par exemple, la Russie de construire, aux portes de l’Europe, une centrale nucléaire dont tout laisse à penser qu’elle ne respecte pas les standards internationaux.

Aux portes de l’Europe, une centrale nucléaire ravive le spectre de la guerre froide

En matière de nucléaire, la Russie ne se contente même plus de disposer de missiles pouvant transporter des charges nucléaires au sein de l’enclave de Kaliningrad. Elle fait bâtir, chez son vassal biélorusse, et via l’entreprise publique Rosatom, une toute nouvelle centrale. Située dans le district d’Ostrovets, cette centrale ne se trouve qu’à une cinquantaine de kilomètres de la Lituanie et de sa capitale Vilnius. Membre de l’UE, le gouvernement lituanien s’inquiète, légitimement, des conséquences d’une potentielle catastrophe, sur le modèle de Tchernobyl. Et il a de quoi. La liste des infractions aux règles minimales de sécurité a tout d’une liste à la Prévert. Non seulement la centrale se situerait sur une région à risque sismique, mais encore le site ne serait-il pas protégé contre la chute d’avions commerciaux. De même, Rosatom a refusé de soumettre le chantier d’Ostrovets à de quelconque tests de résistance, chantier qui accumule, dans le même temps, les incidents.

Qu’à cela ne tienne. Pour la Russie, il s’agit davantage, avec cette centrale, de « diplomatie nucléaire » que de capacité industrielle électrique. Il s’agit de continuer à faire pression sur ses anciens satellites baltes, qui ont quitté son giron pour celui de l’Europe, et de faire payer à la petite Lituanie l’affront qu’a consisté son retrait du système de livraison russe en matière de gaz et d’hydrocarbures. En participant à l’édification d’une centrale dangereuse aux portes de l’Europe, Moscou fait d’une pierre deux coups : contrevenir aux velléités d’indépendance énergétique de ses anciens vassaux qui, à l’instar de la Lituanie, souhaitent raccorder leur électricité aux réseaux européens ; et faire planer la menace d’incidents nucléaires sur l’Europe si cette dernière se montrait trop rigoureuse dans l’application des sanctions internationales. Ou comment, près de trente ans après la chute du Mur, raviver des tensions dignes de la guerre froide.  

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