L’Arabie saoudite s’enfonce dans l’autoritarisme, nous applaudissons sa pseudo-ouverture

Une purge sans précédent. De l’avis de tous les observateurs, la vague d’arrestations lancée par Mohammed Ben Salman, prince héritier d’Arabie saoudite, est historique par son ampleur et sa brutalité. Plus de cinquante dignitaires saoudiens, dont une dizaine de princes et plusieurs ministres, seront prochainement renvoyés devant la justice de leur pays. Motif invoqué : la lutte contre la « corruption ».

 Pour brutal qu’il soit, ce coup de balai n’est pas pour déplaire à une partie des élites politiques ou journalistiques françaises, qui se réjouissent bruyamment de ce que cette purge annonce les prémisses d’une modernisation d’un pays resté, malgré sa fortune, extrêmement conservateur. C’est le cas, par exemple, de la sénatrice Nathalie Goulet, présidente du groupe d’amitié France-Pays du Golfe, selon qui le jeune prince – il a seulement 32 ans –, surnommé « MBS », envoie « un signal clair sur sa détermination à moderniser le pays, le faire sortir de ses archaïsmes ». Et l’élue d’encourager le gouvernement et l’Elysée à profiter de ces bouleversements « pour reprendre pied dans cette région stratégique ». Même si « prête à s’enflammer », concède la sénatrice.

La dérive autoritaire de MBS

Car MBS joue en effet avec le feu. Loin de signifier une quelconque « modernisation » de l’Arabie saoudite, la purge engagée au plus haut sommet de l’Etat s’apparente davantage à un prétexte qu’à une volonté d’engager le pays vers des standards de gestion dignes du XXIe siècle. Un prétexte, car dans ce pays où le budget de l’Etat et le trésor de la famille royale ne font qu’un, lutter contre la « corruption » passera par des réformes autrement plus délicates – et courageuses – à mettre en œuvre que l’arrestation spectaculaire de potentats locaux (on aurait parlé d’oligarques si on avait été en Russie).

Non, l’objectif poursuivi par MBS est bien plus terre-à-terre : il s’agit, pour le jeune dirigeant, de faire place nette. D’écarter des rivaux potentiels, ou de faire taire toutes les voix qui pourraient s’opposer à son ascension éclair. En d’autres termes, cette spectaculaire vague d’arrestations a d’abord pour but d’asseoir le pouvoir de MBS, celui-ci ne pouvant s’appuyer sur l’expérience ni sur une formation de haut niveau.

« Ce séisme politique, à l’échelle du royaume, dénote une volonté de pouvoir hégémonique et sans frein dans un pays qui est encore jeune et qui ne compte aucun contre-pouvoir », décrypte un éditorial du Monde daté du 7 novembre. Même analyse de la part de la spécialiste des pays du Golfe à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole miliatire (Irsem), Fatiha Dazi Heni, selon qui « MBS a éliminé tous les poids lourds de la deuxième génération des Saoud (la famille régnante) et s’appuie sur ses pairs de la troisième génération ». Par cette révolution de palais et des attaques ciblées sur les milieux d’affaires saoudiens, MBS « espère asseoir son pouvoir en s’entourant des alliés qu’il s’est lui-même choisis », explique la chercheuse.

Une « modernisation de l’autoritarisme »

Ces arrestations médiatiques répondent également au besoin, pour le régime, de flatter la fibre populiste au sein de l’opinion saoudienne, mais aussi de séduire les Etats et investisseurs étrangers. Le royaume ne pouvant compter éternellement sur ses réserves en hydrocarbures, « la modernisation est surtout du marketing politique destiné à la consommation extérieure, décrypte Nabil Mouline, chargé de recherche au CNRS. Il s’agit de rassurer les partenaires du royaume, en particulier ceux qui sont appelés à y investir ».

L’Arabie saoudite semble, en effet, bien décidée à donner des gages témoignant de la volonté de réforme d’une société qui reste, par bien des aspects, quasi-moyenâgeuse. Avec l’aide d’un cabinet américain, le régime a concocté un projet, intitulé « Vision 2030 », destiné à accompagner le pays sur la voie du changement. Les récentes annonces faites en matière d’égalité hommes-femmes, ces dernières s’étant vu accorder le droit de conduire, vont aussi dans ce sens.

Ces maigres avancées, très médiatisées, cachent cependant mal la dérive autoritaire d’un régime aux abois : emprisonnement de dizaines d’opposants politiques ou de personnalités suspectées de servir les intérêts du Qatar, maintien de la peine de mort et de châtiments corporels inhumains, absence quasi-totale de libertés publiques… Pour le spécialiste de l’Arabie saoudite Stéphane Lacroix, les orientations décidées par MBS se résument à une « modernisation de l’autoritarisme ». Bref, à des réformes cosmétiques plutôt que structurelles.

Alors que le pays s’est lancé dans une série d’initiatives diplomatiques ratées (blocus du Qatar) ou militaires (guerre sanglante au Yémen) plus que périlleuses, le risque d’une fuite en avant autoritaire est pris très au sérieux. Les purges actuelles n’enrayeront certainement pas la corruption endémique, mais « le régime saoudien sortira (de cette « guerre intestine ») plus centralisé et ressemblera de plus en plus aux régimes autoritaires du reste du monde arabe », avertit Nabile Mouline. Et si les promesses d’ouverture, agitées pour s’assurer la sympathie de l’Occident, n’était pour MBS qu’un prétexte à assoir son autorité sans qu’on n’y trouve rien à redire ?

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