UNESCO : Le candidat chinois finance-t-il sa campagne avec l’argent public des Nations unies ?

UNESCO : Le candidat chinois finance-t-il sa campagne avec l’argent public des Nations unies ?

Fonds publics, fonds privés, budget de l’État… Dans la Chine contemporaine, les frontières sont souvent floues et la gestion opaque du parti communiste se marie très bien avec les millions de Yuans de l’économie de marché. Il semblerait que Pékin exporte ses méthodes de comptabilité : pour la prochaine élection qui désignera le nouveau directeur général de l’UNESCO, la Chine appuie la candidature de l’un de ses apparatchiks, Qian Tang. Petit bémol : celui-ci fait campagne sur toute la planète en utilisant ses fonctions au sein de l’Organisation des Nations unies quand ses concurrents ne comptent que sur leurs ressources.

Du 4 au 18 octobre prochain aura lieu à Paris la 202e session du Conseil exécutif de l’UNESCO. L’occasion pour l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture d’élire son nouveau directeur général. Un scrutin un peu particulier, puisque chaque pays membre de l’organisation dispose d’une voix. La campagne se joue donc sur l’ensemble du globe, et les 9 candidats doivent convaincre un maximum d’États de leur accorder leur vote.

Plusieurs nations sont en compétition pour diriger le prestigieux établissement : la France avec l’ancienne ministre de la Culture Audrey Azoulay, mais aussi le Liban, l’Irak, le Guatemala, le Qatar, l’Égypte, l’Azerbaïdjan, le Viêt-nam et… la Chine.

Une candidature de Pékin qui agace de plus en plus au siège de l’UNESCO dans le septième arrondissement de Paris. En effet, Qian Tang n’est pas seulement un ancien haut fonctionnaire du gouvernement chinois, c’est surtout le Sous-Directeur général pour l’Éducation de l’UNESCO. Un poste haut placé, qui lui permet de faire campagne à moindres frais. L’atout décisif vire à la concurrence déloyale : depuis des semaines, M. Qian Tang tire parti de ses responsabilités officielles pour parcourir le monde. Et à chaque pays visité pour défendre le programme en matière d’Éducation de l’UNESCO, il en profite pour faire la promotion de sa propre candidature à la direction générale.

Simultanément, les 8 autres prétendants ne peuvent compter que sur leurs fortunes personnelles ou sur les subsides accordés par leurs États respectifs. Une différence de taille, qui pourrait avoir un impact décisif en octobre prochain.

 

Togo, Inde, Pakistan… un globe-trotteur à moindres frais

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Qian Tang ne s’est pas privé d’utiliser cette double casquette. Ces dernières semaines, ses déplacements officiels se multiplient, facilités par les moyens et le prestige que lui accordent ses responsabilités à l’UNESCO. Dans le cadre d’une intense campagne de lobbying en Afrique, il s’est ainsi rendu au Togo le 20 juin 2017, reçu par le Premier ministre Komi Selom Klassou en personne. Au début du mois d’août, Qian Tang est venu à New Delhi, dans l’optique de convaincre les autorités indiennes de voter pour lui. Là encore, qui était en déplacement ? Le fonctionnaire de l’UNESCO ou le candidat chinois ? L’ambiguïté demeure : sur son site web en anglais, l’ambassade de Chine en Inde n’a pas accordé une seule ligne à cette visite de son candidat, comme si elle n’était qu’une inspection de routine d’un responsable de l’UNESCO. Pourtant, les autorités indiennes ont clairement déclaré à la presse que cette entrevue s’inscrivait dans le cadre des élections pour la direction générale de l’organisation. Un flou qui en dit long sur les étranges pérégrinations de M. Tang.

Autre exemple : le 5 septembre dernier, le ministre pakistanais de l’Éducation recevait officiellement Qian Tang. Les autorités d’Islamabad ont tenu à remercier l’UNESCO pour ses investissements et des initiatives pour faire reculer l’analphabétisme dans le pays. La présence du Sous-Directeur général pour l’éducation de l’organisation onusienne semblait donc logique et légitime, s’inscrivant dans le cadre de son mandat. Mais Qian Tang était aussi accompagné dans cette visite par l’ambassadeur chinois, qui a souhaité défendre la candidature de son « poulain » à l’UNESCO, déclarant que sa victoire en octobre prochain pourrait grandement favoriser la coopération entre les deux nations. Un démarchage électoral à peine voilé.

Face à ce candidat qui cumule le soutien de son pays et les moyens financiers et humains de l’UNESCO, la plupart de ses concurrents font pâle figure. Des voyages diplomatiques sur les fonds publics de l’organisation qui font grincer des dents. Mais la postulation de Pékin gêne aussi pour d’autres raisons.

 

Manque de courtoisie diplomatique

 

En diplomatie comme en amour, l’implicite et le non-dit sont essentiels. Une courtoisie qui permet aux différents acteurs de fixer certains cadres et certaines limites sans forcer leurs partenaires respectifs à s’engager politiquement ou juridiquement.

Or, il est une règle bien connue des diplomates : chaque pays évite de cumuler les postes à la tête des organisations internationales. Une manière d’empêcher que certaines puissances ne monopolisent ces grandes institutions. Mais la Chine a déjà la main sur deux d’entre elles : le Secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications et le Département des affaires économiques et sociales (DAES) de l’ONU. Dans les pratiques d’usages de la diplomatie, on évite de dépasser les deux mandats en même temps. Si Qian Tang arrive à ravir la direction générale de l’UNESCO, la Chine pourrait donc bel et bien occuper trois postes d’envergure dans les organisations mondiales. Une situation qui provoque la colère de bon nombre de pays et qui affaiblit cette candidature déjà handicapée par la réputation des autorités de Pékin en matière de Droits de l’Homme.

Car la promotion des Droits Humains fait aussi partie des missions de l’UNESCO. La candidature de l’une des plus sanglantes dictatures toujours en activité apparaît donc déplacée, voire dangereuse : comment défendre efficacement les Droits de l’Homme si le prochain directeur général de l’UNESCO s’avère être un ancien homme d’appareil appuyé par le pouvoir communiste de Pékin ?

Car même en matière de culture et de patrimoine, une gestion chinoise de l’UNESCO fait craindre le pire : en juillet dernier, la région du Hoh Xill au Tibet a été déclarée « zone protégée du patrimoine mondial ». Une attestation censée protéger ce territoire fragile de montagnes et de steppes. Mais les ONG rappellent que Pékin pourrait justement profiter de cette nouvelle catégorisation pour accélérer son projet de sédentarisation des peuples tibétains nomades qui vivent sur place et ouvrir la zone au tourisme de masse. Paradoxalement, l’annonce de l’UNESCO risque bien de servir de prétexte aux autorités pour menacer l’environnement et le mode de vie des populations de cette région.

Un usage politique des décisions de l’organisation onusienne qui ne présage rien de bon.

François Herano

 

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