La France et ses drôles de fréquentations

La France et ses drôles de fréquentations

La France a fait du principe de non-extradition la règle en matière juridique – sauf accord contradictoire spécifique. Mais doit-elle pour autant accueillir la grande délinquance internationale ? La question se pose d’autant plus que les motifs d’extradition retenus semblent davantage liés à des amitiés douteuses qu’aux valeurs de la République, comme le soulignent deux exemples troublants.

Béchir Saleh, ex-dircab de Kadhafi un temps en exil doré en France

Saïf Al-Islam Kadhafi, deuxième fils de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi, a une nouvelle fois fait la « une » début septembre, en se lançant dans une nouvelle diatribe contre Nicolas Sarkozy. Et si l’affaire tentaculaire dite du « financement libyen » de la campagne présidentielle de 2007 est encore bien loin d’être élucidée, un nom apparait systématiquement dans les dépositions des uns et des autres : Béchir Saleh. Ce personnage pour le moins sulfureux est l’ex-directeur de cabinet et l’ex-secrétaire particulier du Guide. A ce titre, il a présidé le Libya Africa Investment Portfolio – un fonds d’investissement de 8 milliards de dollars créé par le Guide – entre 2006 et 2009.

Extradé de justesse vers Paris lorsque le régime de Kadhafi a été renversé – Saleh pouvait se vanter de quelques amitiés précieuses en France – il a même vécu quelque temps un exil doré dans l’Hexagone. Il avait même reçu un titre de séjour provisoire, grâce aux bons soins du ministre de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, malgré un avis de recherche d’Interpol et une demande d’extradition du nouveau gouvernement libyen.

Tripoli réclame en effet son arrestation pour « fraude », et on le soupçonne par ailleurs d’avoir profité du chaos provoqué par la chute de Kadhafi pour détourner des millions des fonds de son pays au moment de sa fuite (220 d’après Saadi Kadhafi, un autre fils du Guide). Béchir Saleh s’est toutefois volatilisé entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012, sentant le vent tourner. Ce faisant, il est passé un statut de réfugié politique qui lui avait été promis – et dont on peut se demander s’il était bien raisonnable en premier lieu.

C’est en effet un concours de circonstances politique qui a mené au départ de Béchir Saleh – in extremis – du territoire. Or, la France a-t-elle en effet besoin de servir la terre d’accueil de l’ancien porte valise d’un tyran – également recherché par Interpol ? Est-il bien judicieux pour nos rapports internationaux – tout particulièrement avec la Libye – de couvrir un homme aussi controversé ? Jamais loin du scandale, Saleh a refait parler de lui en début d’année. Réfugié cette fois à Johannesburg, il a été grièvement blessé lors d’une tentative d’assassinat en mars dernier. Un dénouement tragique, mais peu surprenant pour quelqu’un qu’on accuse d’avoir pillé les caisses de son pays.

Moukhtar Abliazov, homme d’affaires kazakh en « cavale » sur la Côte d’Azur 

Dans les semaines qui viennent, la justice française devra se pencher sur une autre demande de statut de réfugié politique. Celle-ci émane d’un homme qui, lui aussi, est loin d’être un enfant de chœur : Moukhtar Abliazov. Son passif judiciaire est impressionnant. Ministre de l’Energie, de l’Industrie et du Commerce du Kazakhstan entre 1998 et 1999 et ancien patron de la banque kazakh BTA, cet oligarque en fuite est accusé de détournements de fonds colossaux par la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan. Il est également impliqué dans de graves ingérences dans le processus électoral du Kirghizistan.

Abliazov aurait détourné à son profit près de 10 milliards de dollars lorsqu’il présidait la BTA – et est à ce titre devenu la bête noire du régime de Noursoultan Nazarbaïev. Il est depuis condamné par contumace à vingt ans de prison ferme dans son pays de naissance. Plutôt que de faire face à ces charges, il a été chercher refuge au Royaume-Uni. Après plusieurs années d’une procédure laborieuse, il y a été condamné à 22 mois de prison pour outrage à magistrat et pour dissimulation de sociétés-écrans en 2012. Il quitte alors le pays, pour trouver refuge en France, ouvrant une nouvelle page dans ce rocambolesque feuilleton judiciaire. Il est finalement arrêté en juillet 2013 dans une villa cossue de la Côte d’Azur après une cavale depuis dix-huit mois.

Alors que le gouvernement français avait autorisé son extradition vers la Russie, où il devait être jugé. L’ancien premier ministre Manuel Valls et l’ancienne ministre de la justice Christiane Taubira avaient tous deux validé cette extradition, en septembre 2015. Mais à la surprise générale, le Conseil d’État a invalidé cette décision en 2016, et a ordonné sa libération. Les sages craignaient que l’homme d’affaires soit déporté de Moscou à Astana. D’autres avançaient que sa vie était susceptible d’être menacée à Moscou.

Depuis ce revirement de fortune insolemment opportun, Abliazov a demandé le statut de réfugié politique – un statut qui lui avait été accordé au Royaume-Uni, avant de lui être retiré après l’exposition de ses pratiques. Paris va-t-elle faire la même erreur ? En France les criminels étrangers qui fuient la justice de leur pays sont en principe renvoyés chez eux – à l’image de l’extradition du ressortissant chinois, Chen Wenhua. Or, ce dernier risquait la peine de mort dans son pays – elle est abolie au Kazakhstan depuis 2009.

L’affaire ne s’arrête pas là. Lors de la procédure judiciaire sur la demande d’extradition russe, l’oligarque s’en est pris avec virulence à la justice française. D’après le journal Atlantico, Abliazov et ses avocats se sont livrés à « une attaque en règle de la Chambre de l’instruction d’Aix-en-Provence, notamment contre la présidente et l’avocate générale ». Ces derniers ont cherché à « déstabiliser une juridiction entière ainsi que l’avocat d’une partie » en piratant les SMS et mails échangés entre avocats et magistrats pour ensuite les diffuser — après les avoir arrangées à leur gré — sur un site ukrainien. La « magistrate a également vu sa messagerie professionnelle – donc celle du site du ministère de la Justice piratée ». Autant d’attaques qui sont caractéristiques d’une volonté de mettre des bâtons dans les roues du système légal du pays même ou l’intéressé demande l’asile politique.

Aussi, le sort d’Abliazov est difficile à expliquer – sauf à imaginer des amitiés dans les plus hautes sphères du pouvoir. Et pourtant, il est encore question d’accorder un statut protecteur à cet hôte déplorable. Comme s’il n’était pas suffisant de tendre encore un peu plus nos relations – déjà déplorables – avec la Russie, cette décision irait à l’encontre des valeurs cardinales de la France. La patrie des droits de l’homme ne devrait-elle pas mieux choisir ses amis ? Il serait tragique de voir notre pays devenir la retraite de criminels internationaux alors que notre diplomatie devrait au contraire aider la justice internationale à lutter efficacement contre la criminalité financière.

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